MEMOIRE D URNES
Le crépuscule d'une illusion démocratique au Pakistan et le spectre de mars 1977

Il est des dates qui agissent comme de violents révélateurs dans l'histoire des nations, des moments de bascule où les illusions se dissipent pour laisser place à la brutalité nue des rapports de force. Le 7 mars 1977 appartient incontestablement à cette catégorie pour la République islamique du Pakistan : ce jour-là, les électeurs étaient appelés aux urnes pour élire 200 sièges de l’Assemblée nationale, dans ce qui devait consolider une expérience démocratique déjà vacillante. Pourtant, ce scrutin, loin d’apaiser une société travaillée par ses fractures, allait ouvrir l’une des crises politiques les plus graves du pays et tracer une route directe vers la loi martiale.
Le contexte immédiat de cette journée est indissociable du traumatisme de 1971, lorsque la sécession de l’aile orientale aboutit à la naissance du Bangladesh au terme d’une guerre et d’un effondrement stratégique humiliant pour l’État pakistanais. C’est sur ces décombres que Zulfikar Ali Bhutto s’impose comme l’homme providentiel d’un Pakistan amputé, porté par le Parti du peuple pakistanais (PPP) et par une promesse sociale devenue slogan : « du pain, des vêtements et un toit ». Son ascension se scelle sur le plan institutionnel par la Constitution de 1973, qui rétablit un cadre parlementaire formel et prétend refermer la plaie de la défaite.
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Mais l’exercice du pouvoir, très vite, s’assombrit. Au nom du redressement et de l’ordre, le régime se durcit, et la contestation découvre que le civil peut emprunter au militaire ses réflexes de coercition. Dans ces années-là, l’État fédéral s’appuie notamment sur la Federal Security Force (FSF), créée en 1972 et placée sous contrôle fédéral, dont la réputation d’outil de pression politique marquera durablement les mémoires. Dans les provinces, la conflictualité s’exacerbe, et la scène politique s’installe dans une logique d’affrontement plutôt que d’arbitrage.
C’est dans ce climat que Bhutto dissout l’Assemblée nationale et annonce des élections anticipées, misant sur une opposition dispersée et supposée incapable de s’unir à temps. L’histoire, parfois, aime les coalitions de circonstance : le 10 janvier 1977, neuf partis s’agrègent et donnent naissance à la Pakistan National Alliance (PNA), alliance hétéroclite dont le premier ciment est le rejet du pouvoir en place et la promesse d’un ordre moral, le Nizam-e-Mustafa. La campagne, électrique, se charge d’un langage de rupture ; la rue devient arène, la mosquée tribune, la politique se mêle au sacré et les nerfs du pays se tendent à la rupture.
Le 7 mars 1977, l’issue officielle tombe comme une chape de plomb : le PPP rafle 155 sièges sur 200, tandis que la PNA n’en obtient que 36. L’opposition rejette les résultats, affirme que le scrutin a été manipulé, et choisit l’escalade politique plutôt que la résignation. Elle boycotte ensuite les élections provinciales et transforme la contestation électorale en mouvement de protestation qui, de manifestations en grèves et en heurts, plonge le pays dans une instabilité propice à tous les arbitres en uniforme.
À l’approche de l’été, des négociations s’esquissent : la logique civile tente un dernier sursaut, comme si un accord pouvait encore recoudre ce que la rue et la méfiance ont déjà déchiré. Mais l’équation pakistanaise porte, en son cœur, une constante : l’armée, ultime instance d’arbitrage, veille dans l’ombre et n’attend souvent qu’un prétexte de désordre pour se poser en remède. Dans la nuit du 5 juillet 1977, le chef d’état-major, le général Muhammad Zia-ul-Haq, renverse Bhutto lors de l’« Operation Fair Play », dissout les assemblées et impose la loi martiale. À la télévision, il promet alors des élections « libres et justes » sous 90 jours — promesse fondatrice d’une parenthèse qui se révélera, en réalité, interminable.
Ce délai annoncé se dilate, se reporte, se dérobe ; la transition proclamée se transforme en régime. Zia s’installe et gouverne jusqu’en 1988, soit plus de onze ans d’un pouvoir militaire qui redessine en profondeur le paysage politique et institutionnel du Pakistan. Bhutto, lui, est poursuivi, jugé, puis pendu en avril 1979, au terme d’un procès dont la dimension politique a été abondamment discutée dans la littérature et le commentaire historique. À la fin des années 1970, l’invasion soviétique de l’Afghanistan réorganise les priorités stratégiques régionales, et le Pakistan devient un acteur central dans l’architecture du conflit afghan, ce qui renforce la valeur géopolitique du régime.
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Un demi-siècle plus tard, le Pakistan offre encore au monde une scène où l’élection demeure un rite national, mais où la souveraineté du bulletin se heurte à des forces non élues. Les élections générales de février 2024, violemment contestées, ont été marquées par la suspension des services mobiles et Internet le jour du vote et par une controverse sur la lenteur de la compilation des résultats. Dans les jours suivants, un responsable administratif lié au processus électoral a démissionné en affirmant avoir participé à des manipulations, tandis que la commission électorale contestait ces accusations, nourrissant davantage encore le soupçon d’un mécanisme opaque. Dès lors, l’histoire de 1977 ne se lit plus seulement comme un drame d’archives : elle réapparaît comme un avertissement, celui d’un système où la légitimité électorale peut être proclamée, contestée, puis confisquée — et où l’ombre des casernes, à Rawalpindi, demeure une présence structurante.