FRANCE - MUNICIPALES 2026
Le spectre de la division plane sur Aubervilliers, laboratoire politique d'une banlieue en mutation

Aux portes nord de Paris, là où le boulevard périphérique agit comme une frontière à la fois physique et psychologique, Aubervilliers condense les paradoxes de la Seine-Saint-Denis : ville populaire, traversée par des chantiers, des promesses de transformation et des inquiétudes tenaces. La campagne municipale y prend des airs de drame collectif, non parce qu’Aubervilliers serait, par décret, “l’élection la plus scrutée” de la petite couronne, mais parce que son histoire récente a laissé une cicatrice politique que personne n’a vraiment refermée.
Cette cicatrice porte une date : le printemps 2020. Ce jour-là, l’impensable s’est produit dans une commune longtemps associée à la “ceinture rouge” : la mairie a basculé. Au soir du second tour, le 28 juin 2020, Karine Franclet, sous les couleurs de l’UDI, a conquis l’hôtel de ville avec 44,55% des suffrages, devançant le dissident divers gauche Sofienne Karroumi (31,39%) et la maire communiste sortante Mériem Derkaoui (24,07%). Cette victoire, nette dans les chiffres, s’est nourrie d’un récit plus trouble : celui d’une gauche éclatée, incapable d’aligner ses forces au moment décisif.
Tout était déjà écrit, dira-t-on, dès le premier tour du 15 mars 2020. Karine Franclet y arrivait en tête avec 25,69% des voix, devant Sofienne Karroumi (19,09%) et Mériem Derkaoui (17,47%). L’abstention, elle, dessinait un autre paysage : un silence massif, un vote minoritaire devenu pouvoir, une démocratie municipale avançant à pas comptés sur une ville pourtant dense, vive, disputée.
Six ans plus tard, Karine Franclet revient devant les électeurs pour solliciter un second mandat, avec cette vérité simple que tout maire finit par apprendre : gouverner n’est pas gagner. L’écharpe tricolore, surtout dans une ville populaire, ne pèse pas seulement par les dossiers ; elle pèse par les urgences, les contradictions, les colères quotidiennes, et cette impression d’être attendu sur tout, tout le temps. L’édile sortante a d’ailleurs rendu public un épisode d’épuisement qui l’a conduite à prendre du recul en 2025, brisant un tabou rarement exposé à ce niveau de responsabilité.
Revenue au combat, la maire sortante défend une ligne qu’elle présente comme pragmatique : une action municipale qui s’attache aux marqueurs concrets du quotidien — tranquillité publique, propreté, attractivité — et à la démonstration par le visible. Son pari, au fond, est moins de convaincre par l’idéologie que de rassurer par la gestion : prouver que 2020 n’était pas seulement la conséquence mécanique d’une gauche en morceaux, mais le début d’un ancrage possible, même fragile, d’une gouvernance de droite et du centre dans une ville réputée difficile à déplacer.
En face, la gauche aborde cette élection avec un mélange de certitude sociologique et d’angoisse politique. Certitude, parce qu’Aubervilliers reste une ville populaire où les familles, les quartiers, les solidarités donnent à la question sociale une place centrale. Angoisse, parce que l’histoire récente a appris une leçon brutale : la somme des sensibilités ne fait pas automatiquement une victoire quand elles se présentent séparées.
Trois dynamiques se distinguent, sans qu’il soit possible de les transformer en “prévisions” chiffrées faute de sondage local public identifié. D’un côté, Nabila Djebbari incarne une démarche présentée comme collective sous la bannière “Reconnecter Aubervilliers”, mise en avant lors du lancement de campagne et relayée par la presse locale. De l’autre, Sofienne Karroumi, déjà deuxième en 2020, repart dans une campagne à son nom et communique sur le dépôt d’une liste. Enfin, Guillaume Lescaut mène la campagne de La France insoumise, revendiquant explicitement cette étiquette dans ses prises de parole et supports publics.
Le cœur du drame, pourtant, n’est pas là. Il est dans l’incapacité à conjurer le souvenir de 2020, et dans cette question obsessionnelle : comment éviter que la division ne fasse, une nouvelle fois, office de destin ? Le débat a quitté les salons militants pour descendre sur le trottoir et dans les boîtes aux lettres : une pétition a ainsi appelé les trois figures — Djebbari, Karroumi, Lescaut — à s’engager à l’union au second tour derrière la liste arrivée en tête au premier. À travers cette supplique, on lit moins une stratégie qu’une peur : celle de “refaire 2020”, de revivre la défaite comme une mécanique implacable, offerte à l’adversaire par la seule addition des ego et des appareils.
Ainsi Aubervilliers avance vers les urnes avec une dramaturgie toute municipale : une maire sortante qui veut inscrire sa victoire dans la durée, une gauche qui sait qu’elle peut gagner mais qui tremble de se perdre elle-même, et une ville qui, elle, n’attend pas des slogans — elle attend des réponses. La suite dépendra de ce que les campagnes promettent toujours sans pouvoir le garantir : la capacité à mobiliser, à rassembler, et à transformer une addition de colères en volonté commune