INDONESIE - NECROLOGIE

L'itinéraire républicain et martial de Try Sutrisno au cœur de l’Ordre nouveau

Né le 15 novembre 1935 à Surabaya, dans ce qui était alors la province de Java oriental sous l’administration coloniale des Indes orientales néerlandaises, Try Sutrisno vient au monde dans une société déjà travaillée par les impatiences de l’émancipation. Fils de Subandi, modeste chauffeur d’ambulance, et de Mardiyah, mère au foyer, il grandit dans un milieu populaire où la discipline quotidienne et l’idée de service public s’apprennent sans discours. Surabaya, ville ardente et frondeuse, lui offre le spectacle des privations de l’occupation japonaise puis de l’enthousiasme risqué de la lutte pour l’indépendance, et c’est dans ce creuset qu’il effectue sa scolarité avant de choisir, jeune adulte, la carrière des armes.
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Il intègre l’académie technique de l’armée de terre (ATEKAD) et en sort diplômé en 1959, au terme d’une formation exigeante destinée à doter la jeune république d’un encadrement solide. Mais son apprentissage du réel commence avant le parchemin : dès 1957, il est mobilisé contre la rébellion du PRRI, affrontement intérieur où l’unité nationale se paie au prix de la violence fratricide. En 1961, il épouse Tuti Sutiawati, compagne de vie à laquelle il demeure associé dans les notices biographiques, et fonde un foyer dont la postérité, souvent mentionnée dans la presse indonésienne, a parfois été présentée de manière variable selon les sources.
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Sur le plan opérationnel, 1962 le voit participer à la campagne visant à reprendre l’Irian occidental (West Irian), encore sous contrôle néerlandais, épisode majeur des années Sukarno. De cette période, certains récits insistent sur des proximités et des réseaux noués dans l’institution ; il convient toutefois de ne pas transformer ces éléments en scène fondatrice incontestable lorsqu’ils ne sont pas documentés de façon explicite par les sources de référence.
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Après les déchirements du milieu des années soixante et l’installation progressive de l’Ordre nouveau, la carrière de l’officier s’inscrit dans l’architecture du pouvoir. Il perfectionne sa formation à l’école d’état-major et de commandement (Seskoad) en 1972, puis, en 1974, est choisi comme aide de camp du président Soeharto, poste d’observation privilégié au plus près du centre politique. Dans l’Indonésie de la “double fonction” militaire, où l’institution revendique un rôle organique dans l’administration et la gouvernance, cette proximité vaut à la fois apprentissage et tremplin.
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Vient ensuite la logique des grands commandements territoriaux, ces charnières où l’État central éprouve son emprise sur l’archipel. En 1978, Try Sutrisno est nommé chef d’état-major régional au KODAM XVI/Udayana ; un an plus tard, il devient commandant régional du KODAM IV/Sriwijaya, sur Sumatra. En 1982, il est nommé commandant du KODAM V/Jaya à Jakarta, fonction éminemment sensible dans une capitale qui concentre la contestation, les équilibres et les peurs du régime.
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C’est durant cette période que survient le drame de Tanjung Priok en 1984, traumatisme durable de l’Ordre nouveau. Les responsabilités exactes, la chaîne de décision et les degrés d’imputabilité ont fait l’objet de récits et de débats ; il est donc plus rigoureux, dans un texte nécrologique, de situer l’événement dans le cadre de son commandement de Jakarta sans affirmer, sans preuve spécifique, une direction opérationnelle “directe” du tir et de la répression.
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La fidélité au système et la maîtrise des rouages le portent au sommet : chef d’état-major adjoint de l’armée de terre en 1985, chef d’état-major de l’armée de terre de 1986 à 1988, il est promu général quatre étoiles en avril 1987. Au début de 1988, il devient commandant en chef des forces armées (ABRI), incarnation d’une orthodoxie sécuritaire qui, à la fin de la guerre froide, se heurte de plus en plus aux regards extérieurs. Son commandement est notamment associé, dans la mémoire internationale, au choc du massacre de Santa Cruz à Dili en 1991, sur fond d’occupation du Timor oriental.
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L’armée, toujours puissante dans l’équilibre institutionnel, imprime ensuite sa marque dans le jeu politique. En 1993, Try Sutrisno est choisi comme vice-président et exerce ce mandat jusqu’en mars 1998, au cœur d’un pays que la crise asiatique précipite vers la contestation de masse. Au terme de ce mandat, la vice?présidence revient à B. J. Habibie lors de la session de mars 1998, quelques semaines avant l’effondrement final de l’Ordre nouveau et la démission de Soeharto en mai.
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Retiré de l’exécutif, Try Sutrisno demeure une figure de référence, parfois convoquée comme mémoire vivante d’un ordre ancien dans une démocratie en construction. Les sources rappellent qu’il siège au Conseil de direction (Dewan Pengarah) de l’Agence de renforcement de l’idéologie Pancasila (BPIP) depuis 2017, signe d’une place conservée dans les dispositifs symboliques de l’État. Jusqu’aux dernières années, son nom continue d’apparaître dans l’espace public, lors de cérémonies ou de rassemblements d’anciens militaires où l’on célèbre la continuité, la discipline et l’idée d’unité nationale.

Un épisode, en particulier, a circulé largement en mai 2025 : à Balai Kartini, le président Prabowo Subianto est filmé manifestant publiquement son respect à l’égard de l’ancien vice?président. Il est possible qu’un discours ait alors rappelé la vocation civique que certains anciens cadres militaires se donnent encore ; mais, faute de verbatim robuste dans les sources consultées, il est plus sûr de décrire l’atmosphère et le geste protocolaire plutôt que d’attribuer des formules précises ou d’énumérer sans preuve la liste des dignitaires présents.
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Puis vient, enfin, l’épreuve nue du corps, celle qui égalise les puissants et les humbles. Le lundi 2 mars 2026, Try Sutrisno meurt à l’hôpital central de l’armée RSPAD Gatot Soebroto à 06h58 (heure locale), à l’âge de 90 ans, information relayée par les autorités et par la presse. Dans l’immédiat, la parole officielle et la parole familiale se croisent pour organiser la séparation : le corps est ensuite conduit au domicile familial de la rue Purwakarta, à Menteng, selon les informations de presse.

Les rites funéraires, eux, s’installent avec la gravité réglée des États qui savent leurs anciens serviteurs. Les médias indonésiens indiquent que la prière funéraire doit être accomplie à la mosquée Sunda Kelapa, avant l’inhumation au cimetière des héros (TMP) de Kalibata, dans la journée du 2 mars 2026. Ainsi s’achève, entre protocole, recueillement et mémoire disputée, la trajectoire d’un soldat devenu l’un des visages institutionnels d’une époque où l’ordre se confondait souvent avec la force — et où la République, en se consolidant, laissait derrière elle des ombres aussi longues que ses cérémonies.