MEMOIRE D URNES

Chronique d'une démocratie sous les balles, la Colombie aux urnes

Après plus de deux décennies, il est désormais possible de jeter un regard rétrospectif profond et d’analyser avec le recul nécessaire l’une des séquences les plus tragiques et déterminantes de l’histoire politique sud?américaine contemporaine. Le 10 mars 2002, la Colombie organise des élections législatives dans un climat de terreur absolue. C’est un moment de bascule, un instant suspendu où le pays semble prêt à sombrer définitivement dans le chaos d’une guerre civile sans fin ou à opérer un sursaut autoritaire et sécuritaire sans précédent. Pour comprendre l’enjeu dramatique de ce scrutin, il faut se replonger dans l’atmosphère asphyxiante d’une nation qui vient tout juste de voir s’effondrer ses espoirs de paix les plus chers. À peine plus de deux semaines avant l’ouverture des bureaux de vote, le 20 février 2002, le président conservateur Andrés Pastrana met officiellement fin au processus de négociation avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC).

Ce processus de paix, initié quatre ans plus tôt avec une candeur qui confine aujourd’hui à l’aveuglement, avait vu l’État colombien céder à la guérilla marxiste une zone démilitarisée de la taille de la Suisse. Cette région du Caguán, située dans le sud du pays, devait servir de laboratoire à la réconciliation nationale. Au lieu de préparer la paix, la guérilla a méthodiquement utilisé ce sanctuaire institutionnel pour se réarmer, organiser des enlèvements de masse, cacher des centaines d’otages et consolider de manière exponentielle son emprise sur la production et le trafic de cocaïne. L’opinion publique colombienne, d’abord porteuse d’un immense espoir, a assisté avec un effarement grandissant à l’arrogance d’une guérilla qui négociait le jour devant les caméras du monde entier tout en multipliant les attentats sanglants et les massacres dans les villages à la tombée de la nuit. Parmi les événements emblématiques qui ont miné jusqu’à l’os la patience du pays figure le détournement spectaculaire, le 20 février 2002, d’un avion de ligne de la compagnie Aires par un commando des FARC pour enlever le sénateur Jorge Eduardo Gechem Turbay, épisode qui a cristallisé aux yeux de nombreux Colombiens l’impasse mortelle du processus de paix et a précipité la rupture. Dès lors, la logique de guerre totale s’impose sur la scène politique et imprègne immédiatement la campagne électorale.

Le drame national se noue encore davantage le 23 février 2002, à peine deux semaines avant le scrutin législatif, avec l’enlèvement sur une route isolée de la candidate écologiste à l’élection présidentielle, Ingrid Betancourt, alors qu’elle tentait de se rendre dans l’ancienne zone démilitarisée pour y faire campagne. Cet événement tragique, qui aura un retentissement diplomatique et médiatique mondial pendant plus d’une demi?décennie, cristallise soudainement l’extrême vulnérabilité de la classe politique colombienne face à des groupes armés d’une puissance redoutable. C’est dans ce contexte de psychose collective, de deuil quotidien et de colère sourde que les citoyens sont appelés à élire 102 sénateurs et 166 représentants à la Chambre. La campagne électorale ne ressemble à aucune autre épreuve démocratique connue. Elle ne se déroule pas sur les places publiques ou dans des débats télévisés sereins, mais dans des véhicules lourdement blindés, sous la protection de cohortes de gardes du corps surarmés, et avec la peur constante, viscérale, de l’attentat à la voiture piégée ou de l’assassinat ciblé par des tueurs à gages. De très nombreux candidats ne peuvent tout simplement pas battre campagne dans de vastes portions du territoire national, l’État central ayant de facto perdu le contrôle de nombreuses régions périphériques au profit des guérillas de gauche ou des milices d’extrême droite.

Il convient d’ailleurs de s’attarder sur la nature de ces différents acteurs armés qui pèsent de tout leur poids de feu sur ce processus démocratique vacillant. D’un côté, les FARC et l’Armée de libération nationale ont décrété de nombreuses grèves armées dans leurs bastions ruraux, interdisant sous peine de mort aux populations civiles de se déplacer pour aller voter, brûlant les urnes acheminées à dos de mule et assassinant froidement les candidats locaux qui osent défier leurs consignes de boycott. Leur objectif stratégique est limpide : il s’agit de démontrer l’impuissance structurelle de l’État de droit et de délégitimer totalement le scrutin par une abstention forcée et massive. De l’autre côté de l’échiquier de la violence, le phénomène paramilitaire, regroupé sous la bannière sanguinaire des Autodéfenses unies de Colombie (AUC), déploie une stratégie entièrement différente et, à bien des égards, infiniment plus pernicieuse pour la survie de la démocratie institutionnelle.

Loin de boycotter les élections ou de détruire le matériel de vote, les chefs paramilitaires, extraordinairement enrichis par l’exportation massive de narcotiques et forts de dizaines de milliers d’hommes équipés comme une armée régulière, ont décidé de s’emparer de l’appareil d’État de l’intérieur. Ils ne se contentent plus de massacrer les sympathisants de gauche ou les syndicalistes dans les campagnes reculées, ils intimident désormais les électeurs pour les forcer à voter massivement pour des candidats qui leur sont politiquement et financièrement inféodés. C’est la genèse occulte du vaste scandale de la parapolitique, une crise institutionnelle majeure qui n’éclatera au grand jour que quelques années plus tard grâce au courage de quelques journalistes et magistrats, mais dont les fondations solides sont coulées lors de ces élections précises du 10 mars 2002. Des alliances secrètes inavouables, à l’image du tristement célèbre pacte de Ralito, sont scellées dans l’ombre des haciendas entre des chefs de guerre impitoyables et des politiciens traditionnels cyniques, prêts à vendre l’âme de la République pour conserver leur siège ou conquérir un nouveau fief électoral.

Le paysage politique classique de la Colombie aborde cette échéance cruciale dans un état de déliquescence très avancé. Historiquement, le pays était structuré par un bipartisme rigide et séculaire entre le Parti libéral et le Parti conservateur, un système politique clientéliste qui avait pourtant survécu aux pires heures des guerres civiles du vingtième siècle. Mais au crépuscule de l’année 2002, ces deux immenses machines partisanes tournent à vide. Elles sont profondément discréditées par les innombrables scandales de corruption des années quatre?vingt?dix, et particulièrement par l’échec patent et humiliant du gouvernement conservateur sortant à pacifier un pays à feu et à sang. Le Parti libéral, bien que demeurant historiquement majoritaire en termes d’ancrage municipal, est profondément divisé sur la stratégie à adopter. Son leader officiel, Horacio Serpa, incarne une ligne sociale et conciliante traditionnelle qui semble totalement déconnectée de l’urgence sécuritaire vitale ressentie par l’immense majorité de la population. Face à lui, le Parti conservateur, lourdement plombé par le bilan désastreux du président Pastrana, peine à présenter un front uni et à proposer une vision d’avenir crédible aux électeurs épuisés.

Mais la véritable dynamique politique de ces élections législatives, la force tellurique qui emporte tout sur son passage, ne se trouve pas dans les programmes officiels et convenus des partis traditionnels. Elle est tout entière aspirée par l’ombre grandissante d’un homme qui ne participe même pas directement à ce scrutin législatif, mais dont l’idéologie implacable façonne chaque débat local : Álvaro Uribe Vélez. Ancien gouverneur du département d’Antioquia, où il avait déjà expérimenté des milices de défense civile très controversées, Uribe s’est détaché de sa famille politique d’origine pour mener une campagne présidentielle fulgurante en tant que candidat indépendant. Son discours est d’une clarté brutale, martial et d’une efficacité électorale redoutable. Il promet aux Colombiens une sécurité démocratique, c’est?à?dire la restauration immédiate et inconditionnelle de l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire national par une victoire militaire nette et déterminée sur les guérillas, la criminalité et le terrorisme, même si tous ses propos ne se résument pas littéralement à l’idée d’une « victoire éclair ». Dans un pays traumatisé par les faiblesses passées et humilié par la violence quotidienne, le message d’Uribe trouve un écho foudroyant dans toutes les strates de la société. Les élections législatives de mars se transforment ainsi en une sorte de premier tour non officiel, un test de température grandeur nature pour le phénomène uribiste. De très nombreux candidats se présentent au Congrès sous des étiquettes diverses, parfois même en dissidence ouverte de leurs propres partis, en se réclamant exclusivement de la ligne dure prônée par ce leader providentiel.

Le jour du vote, le dimanche 10 mars 2002, le dispositif de sécurité déployé par le gouvernement est tout simplement pharaonique. Près de 150 000 membres des forces de l’ordre, soutenus par des hélicoptères lourds fournis par l’aide militaire américaine, sont mobilisés à travers le pays pour tenter de protéger les bureaux de vote des assauts guérilleros. Malgré ces précautions martiales, la journée est émaillée d’incidents très violents, d’attaques à l’explosif aveugles et de violents accrochages armés dans les régions rurales les plus isolées. Le résultat le plus frappant de cette journée d’élection n’est cependant pas le score des uns ou des autres, mais le silence assourdissant et lourd de sens des urnes. Le taux d’abstention approche les 57–58% des inscrits selon les données officielles, un niveau que certains analystes estiment artificiellement gonflé par la présence de millions d’électeurs « fantômes » sur les listes, mais qui n’en demeure pas moins vertigineux. Plus de la moitié du corps électoral colombien a sciemment choisi de ne pas exercer son droit de vote, un chiffre accablant qui traduit un mélange complexe de terreur face aux menaces physiques des groupes armés, d’épuisement moral absolu, et d’une désillusion profonde envers une classe politique jugée au mieux incompétente et lâche, au pire complice de la barbarie.

L’analyse fine et détaillée des résultats révèle une fragmentation extrême du nouveau Congrès et l’effondrement définitif du bipartisme historique qui structurait le pays depuis un siècle. Le Parti libéral conserve péniblement la première place, mais il perd son hégémonie absolue d’antan. Le Parti conservateur, en chute libre dans l’opinion publique, se maintient à grand?peine. La véritable révolution silencieuse de ce scrutin tragique est l’émergence massive d’une constellation inédite de petits partis régionaux et de mouvements faussement indépendants, beaucoup d’entre eux créés de toutes pièces pour l’occasion. C’est très précisément dans cette nébuleuse d’indépendants opportunistes que se cachent les candidats soutenus en sous?main par le paramilitarisme et les futurs piliers de la coalition parlementaire de droite. Le nouveau Parlement qui sort des urnes est donc un paradoxe vivant. Il est institutionnellement morcelé sur le papier, mais il est idéologiquement soudé par un même rejet quasi unanime des négociations de paix d’hier et une même volonté farouche d’en découdre par la voie militaire avec les groupes armés.

Le contexte de l’après?élection confirme très rapidement ce glissement tectonique et irréversible vers la droite sécuritaire dure. Ce nouveau Congrès, qui entre en fonction à l’été 2002, devient l’instrument législatif particulièrement docile du nouveau président Álvaro Uribe, élu de manière triomphale et dès le premier tour de l’élection présidentielle au mois de mai suivant. Les parlementaires élus en ce mois de mars sanglant vont consciencieusement voter des budgets militaires en hausse exponentielle, approuver de nouveaux impôts exceptionnels sur le patrimoine pour financer l’effort de guerre de la nation, et soutenir une politique de fermeté qui va certes marginaliser militairement les FARC, mais au prix de très graves violations des droits humains. Ces élections législatives ont donc été le creuset véritable d’une refondation de l’État colombien autour d’un modèle sécuritaire implacable, où la frontière entre la légalité démocratique protectrice et les alliances occultes avec les seigneurs de la guerre est devenue dangereusement poreuse.

En examinant cette échéance historique de mars 2002 à la lumière de la situation actuelle de la Colombie au milieu des années 2020, le contraste géopolitique est saisissant et les parallèles structurels demeurent profondément inquiétants. Aujourd’hui, le pays est dirigé par Gustavo Petro, le premier président solidement ancré à gauche de toute l’histoire nationale. Son mandat a été entièrement axé sur une promesse politique diamétralement opposée à celle qui dominait la psyché nationale en 2002 : il s’agit de la politique dite de la paix totale. Petro a tenté le pari audacieux, et sans doute téméraire, de négocier simultanément avec absolument toutes les factions armées encore présentes sur le territoire, de la dernière guérilla historique de l’ELN aux multiples dissidences des FARC, en passant par le Clan du Golfe, la plus puissante structure criminelle du pays issue directement des cendres du vieux paramilitarisme.

Pourtant, malgré ce renversement idéologique complet au sommet de l’État, la Colombie d’aujourd’hui résonne étrangement avec celle de 2002 par la permanence tragique du défi territorial. Si la violence a considérablement changé de nature, passant d’une lutte idéologique structurée pour la conquête de l’État à une myriade de conflits locaux ultra?violents pour le simple contrôle des routes du trafic de cocaïne et de l’exploitation minière illégale, l’incapacité chronique de l’État central à imposer la loi reste la plaie béante de la République. Comme à la fin de l’ère Pastrana, les Colombiens d’aujourd’hui éprouvent une lassitude grandissante face à une politique de pacification qui semble par moments confiner à une dangereuse impuissance de la puissance publique. Les cessez?le?feu multiples et souvent violés décrétés par le gouvernement actuel ont parfois été cyniquement utilisés par les groupes criminels modernes exactement de la même manière que les FARC avaient jadis utilisé la zone démilitarisée du Caguán : ces trêves leur servent à se renforcer territorialement en toute impunité, à recruter de force des mineurs et à consolider leurs réseaux d’économie souterraine, comme le soulignent plusieurs analyses récentes.

La différence géopolitique fondamentale réside dans la nature des acteurs et dans la substance du débat politique. En 2002, l’État colombien affrontait une guérilla unifiée, riche, et dotée de l’ambition claire de renverser le pouvoir central par la force des armes. Aujourd’hui, la menace intérieure est polycentrique, purement mercantile et largement dégagée de tout grand récit idéologique. Sur le strict plan politique, si la fragmentation du Congrès constatée lors des élections de 2002 s’est pérennisée, obligeant chaque président successif à négocier pied à pied des coalitions hétéroclites et instables, l’ampleur d’une collusion massive et systémique entre le Parlement et des armées privées semble, selon la plupart des observateurs, appartenir principalement à un sombre passé, même si des connivences locales subsistent. Toutefois, l’assassinat méthodique de leaders sociaux et de défenseurs de l’environnement demeure une tragédie quotidienne inacceptable, rappelant à qui veut l’oublier que l’usage de la violence létale pour asseoir un pouvoir politique ou économique local reste une méthode tragiquement ancrée dans les mœurs de certaines régions.

Sur le plan de l’analyse économique et sociale globale, le contexte de ces élections de 2002 était également marqué par une crise abyssale qu’il ne faut pas omettre. La Colombie sortait à grand?peine de la pire récession économique de son histoire contemporaine, survenue à la fin de la décennie précédente, et le chômage atteignait des niveaux dramatiques, fournissant un terreau extrêmement fertile pour le recrutement mercenaire des milices armées. Les élus de ce mois de mars héritaient ainsi d’une nation exsangue, étranglée par une insécurité chronique qui ruinait le tissu entrepreneurial. Cette déconnexion entre les élites de la capitale et les misères de la province est une faille que l’on retrouve encore aujourd’hui, où les inégalités sociales criantes continuent de justifier, aux yeux de trop de communautés, la pérennité de l’économie de la drogue.

Les élections législatives du 10 mars 2002 resteront donc gravées dans le marbre de l’histoire de la Colombie comme le moment exact d’une cristallisation douloureuse. Elles ont incarné physiquement le point de rupture absolu d’une société exténuée par la terreur quotidienne, une société prête à sacrifier une part non négligeable de son idéal démocratique sur l’autel de l’ordre public et de la simple survie de l’État central. Elles expliquent l’émergence et le triomphe du phénomène uribiste qui a régi le pays d’une main de fer pendant une décennie entière, tout comme les immenses défis actuels de la paix totale expliquent la difficulté intrinsèque à pacifier définitivement un territoire où la géographie complexe et les richesses illicites constituent le carburant intarissable d’une guerre sans fin apparente. Revenir sur ce scrutin si particulier, c’est au fond comprendre l’anatomie intime d’une démocratie sud?américaine qui survit sur le fil du rasoir, constamment étirée entre la volonté noble de construire une paix imparfaite et la tentation de replonger dans l’illusion redoutable d’une victoire totale par le fracas des armes. C’est l’histoire tragique, sombre et pourtant fascinante d’un État souverain qui, malgré les assauts continus de la violence la plus barbare, s’obstine malgré tout à convoquer ses citoyens aux urnes, prouvant par la même la résilience insoupçonnée de son pacte républicain.