UN JOUR, UN PAYS
Syrie, de la tragédie despotique à la transition sous haute tension

La Syrie connaît une situation politique inédite et très complexe, marquée par les ondes de choc persistantes de la chute de Bachar al-Assad survenue en décembre 2024. Après plus d’un demi-siècle d’une dictature exercée d’une main de fer par le parti Baas et la dynastie Assad, le pays est aujourd’hui dirigé par un gouvernement de transition dont la figure centrale est Ahmed al-Charaa. Cet homme, historiquement connu sous son nom de guerre d’Abou Mohammad al-Joulani, a été à la tête de l’organisation armée qui a lancé l’offensive foudroyante de l’automne 2024, précipitant l’effondrement terminal du régime baassiste. Actuellement, le nouveau dirigeant s’efforce de consolider son pouvoir en troquant l’uniforme du chef de faction rebelle pour endosser la gravité d’un homme d’État soucieux de stabilité institutionnelle et de respectabilité internationale. La nature de ce pouvoir se veut indéniablement conservatrice et reste ancrée dans un référentiel islamiste assumé. Toutefois, l’exécutif actuel se caractérise paradoxalement par un grand pragmatisme, multipliant les gages de bonne volonté à l’égard de la communauté internationale afin d’obtenir la levée des dernières sanctions économiques qui paralysent toute perspective de relance.
Dans les faits, bien que la transition politique enregistre quelques progrès tangibles au sommet de l’État, l’équilibre du pays demeure d’une extrême fragilité. Le gouvernement de Damas a récemment marqué un point décisif dans son entreprise de réunification territoriale. En janvier 2026, un accord historique a été signé avec les Forces démocratiques syriennes. Cet accord de cessez-le-feu a scellé la fin formelle de l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie, territoire que les populations kurdes appelaient le Rojava, et qui jouissait d’une autonomie depuis 2012. Par cet acte lourd de conséquences géopolitiques, les forces de Damas ont pu se redéployer dans des provinces orientales riches en ressources agricoles et pétrolifères, modifiant profondément la cartographie militaire. Toutefois, cette réintégration forcée, très souvent vécue comme une défaite par le mouvement national kurde abandonné par ses anciens alliés, soulève d’immenses défis. La préservation des droits culturels kurdes et la prévention des discriminations structurelles constituent des enjeux majeurs pour éviter d’alimenter de nouvelles insurrections à l’avenir.
Parallèlement, la nouvelle administration syrienne doit gérer le dossier brûlant de la diversité confessionnelle et ethnique de sa société. Le nouveau pouvoir s’efforce de donner des garanties de sécurité explicites aux multiples minorités, tout particulièrement aux chrétiens, aux Druzes et aux Alaouites. Il s’agit de rassurer une population globalement traumatisée et de conjurer les craintes de représailles communautaires massives après la disparition du régime Assad, dont la haute nomenclature était majoritairement issue de la minorité alaouite. Si le discours officiel actuel se veut résolument rassembleur, des incidents isolés, des violences meurtrières sporadiques et quelques exactions documentées viennent cruellement rappeler que les plaies sont loin d’être refermées et que la soif de vengeance anime encore certains acteurs locaux. Le défi institutionnel est tout aussi vertigineux. L’appareil de l’État, bien qu’il ait été purgé des figures emblématiques de l’ère baassiste, doit continuer de fonctionner avec des fonctionnaires issus de l’ancien système. L’administration reste fortement délabrée, inefficace et minée par la corruption endémique. La population civile, qui endure une misère économique abyssale avec une inflation galopante et un chômage massif, observe cette nouvelle phase politique avec un étrange mélange de soulagement face à la fin de la tyrannie et d’inquiétude palpable quant au degré d’ouverture démocratique de l’équipe dirigeante.
Pour saisir pleinement la profondeur des défis contemporains auxquels la Syrie fait face, il est absolument indispensable de replacer ces bouleversements dans le temps long de l’histoire tumultueuse de la région. La Syrie, en tant qu’État moderne, est une création directe des suites du premier conflit mondial et du démembrement brutal de l’Empire ottoman. L’aspiration fondamentale à un grand royaume arabe indépendant, brièvement concrétisée en 1920 lorsque l’émir Fayçal fut couronné dans l’allégresse à Damas, fut anéantie par les logiques impériales européennes de l’époque. Les fameux accords secrets Sykes-Picot et les conférences internationales qui suivirent imposèrent le mandat français sur le Levant. La puissance mandataire dessina les frontières actuelles du territoire, sépara le Liban de la Syrie intérieure, et tenta d’instituer des États confessionnels distincts, semant ainsi les germes d’une méfiance tenace de la population envers toute division du territoire national. La grande révolte syrienne de 1925, sévèrement réprimée par l’armée française, illustra de manière éclatante le refus profond de cette domination.
Lorsque l’indépendance de la Syrie fut enfin arrachée et formellement consacrée par le départ des dernières troupes étrangères en avril 1946, le pays entra dans une période d’intense effervescence démocratique. Damas possédait alors un parlement libre et dynamique. Cependant, cette précieuse décennie d’ouverture fut rapidement fragilisée par une instabilité politique chronique, par les ondes de choc des défaites militaires face au jeune État d’Israël, et par les premières ingérences étrangères de la guerre froide. Le pays connut alors une série ininterrompue de putschs militaires qui minèrent durablement ses institutions civiles et sa tradition démocratique. C’est précisément dans ce terreau défavorable de frustrations nationales que prospéra le parti Baas. Cette formation singulière prétendait fusionner la renaissance du nationalisme arabe avec les idéaux du socialisme laïc. La désastreuse et éphémère expérience de fusion avec l’Égypte de Gamal Abdel Nasser accentua les rancœurs internes, pavant la voie à la prise du pouvoir définitive par l’aile militaire du Baas en 1963.
Ce glissement progressif mais inéluctable vers l’autoritarisme le plus sombre s’acheva par la prise du pouvoir par Hafez al-Assad en novembre 1970. Issu d’un milieu rural et de la communauté alaouite, cet officier a méthodiquement bâti un État sécuritaire d’une brutalité sans précédent dans la région. Il a littéralement transformé la république en un système de pouvoir patrimonial, verrouillant la société civile par l’entremise de multiples services de renseignement omniprésents et instaurant un culte de la personnalité ubuesque. L’éradication de toute forme d’opposition indépendante culmina dans l’horreur lors du tristement célèbre massacre de la ville de Hama en février 1982. L’armée syrienne rasa une partie entière de la vieille ville pour écraser un soulèvement, tuant dans l’indifférence internationale des dizaines de milliers de civils innocents. Cet événement terrifiant et fondateur du régime assadien scella le pacte de terreur qui allait gouverner le pays par la peur pendant les décennies suivantes.
Le décès naturel de Hafez al-Assad en 2000 permit à son fils Bachar al-Assad d’hériter de la présidence de la république après une modification constitutionnelle effectuée à la hâte. L’espoir soulevé par une très brève période d’ouverture politique, connue sous le nom de Printemps de Damas, fut bien vite étouffé par une nouvelle vague d’arrestations visant les intellectuels et les défenseurs des libertés publiques. La Syrie se referma hermétiquement, conjuguant assèchement dramatique de la vie politique et libéralisation économique clientéliste au profit exclusif d’une caste d’oligarques liés au palais. Lorsque la contagion des révolutions arabes atteignit finalement la Syrie en mars 2011, la réponse des autorités fut d’une violence déchaînée. Le tir à balles réelles sur des manifestants civils pacifiques a contraint une partie de la population à prendre les armes pour se défendre face au massacre programmé. La révolution citoyenne a ainsi muté en une guerre civile atroce. Pour se maintenir sur son trône, la dynastie Assad a franchi toutes les lignes rouges, recourant continuellement à des armes chimiques contre les civils et à des bombardements aériens aveugles qui ont réduit en poussière des villes historiques comme Alep.
Le régime chancelant n’a finalement survécu qu’en sous-traitant l’essentiel de sa souveraineté à des puissances étrangères, sollicitant l’intervention décisive des milices iraniennes puis de l’aviation militaire russe à partir de septembre 2015. Le pays s’est profondément morcelé, voyant l’émergence éphémère du califat totalitaire de l’organisation État islamique sur une large partie du territoire. Cette tragédie absolue de notre siècle, qui a fait des centaines de milliers de morts et jeté plus de douze millions de personnes sur les routes de l’exil, s’est achevée par l’effondrement politique et militaire du régime baassiste en décembre 2024. Ce cataclysme a laissé derrière lui une nation entièrement dévastée, une économie en ruines et une société profondément traumatisée, endeuillée par la disparition de proches dans les abîmes du système carcéral syrien.
Face à ce lourd héritage, la Syrie doit accomplir une tâche titanesque pour espérer renaître de ses propres cendres. Le premier défi politique et sociétal immédiat est la reconstruction d’un pays littéralement détruit. Des agglomérations n’offrent plus qu’un spectacle de ruines où tout est à rebâtir, des infrastructures énergétiques aux hôpitaux délibérément ciblés pendant la guerre. Le retour des millions de réfugiés syriens, qui constitue un drame humanitaire majeur à l’échelle mondiale, reste une question épineuse. Ces exilés n’accepteront de rentrer que si des garanties vérifiables de sécurité physique, d’absence de représailles et de restitution de leurs biens sont mises en place. La question de la justice transitionnelle est également réclamée à cor et à cri par les familles des victimes, qui exigent que la lumière soit faite sur le sort des disparus et que les responsables des atrocités de l’ancien régime répondent de leurs actes odieux devant des tribunaux impartiaux.
Sur le plan de la normalisation militaire et sécuritaire intérieure, le chantier passe obligatoirement par le désarmement complexe et la démobilisation de la multitude de groupes armés qui ont confisqué le territoire. Le nouveau pouvoir transitionnel doit trouver la voie d’une intégration réussie de ces combattants dans une armée nationale restructurée, afin d’éviter que les rancœurs ne déclenchent de nouvelles violences asymétriques. Les récents affrontements graves dans la province de Soueida prouvent que l’autorité de l’État reste contestée par des milices locales décidées à ne pas céder leur pouvoir. Par ailleurs, la permanence inquiétante de cellules terroristes clandestines appartenant à l’organisation État islamique exige une vigilance absolue et rappelle que le défi sécuritaire asymétrique reste entier, particulièrement dans les immenses étendues désertiques de l’est du pays.
Cette difficulté à imposer une pacification interne est considérablement aggravée par un contexte géopolitique extérieur explosif. Le Proche-Orient traverse une période de turbulence majeure. L’escalade militaire dramatique impliquant Israël et le Liban a des répercussions directes et sévères sur le territoire de la Syrie. Les bombardements intenses sur le sol libanais ont provoqué un vaste mouvement de panique généralisée, entraînant la fuite précipitée de dizaines de milliers de civils libanais et de réfugiés syriens, qui affluent désespérément vers une Syrie déjà incapable de subvenir aux besoins alimentaires de sa propre population. Pour compliquer de façon dramatique cette urgence humanitaire, la Syrie a été contrainte de fermer plusieurs postes frontaliers vitaux pour la circulation des biens, dont le point de passage majeur de Masnaa. Cette décision a été prise face aux menaces tangibles de frappes aériennes israéliennes, l’État hébreu visant régulièrement tout axe logistique frontalier utilisé pour le transfert d’armes destinées à protéger les divers intérêts iraniens régionaux.
Ces tensions frontalières extrêmes soulignent l’importance capitale et la délicatesse de la stratégie diplomatique du nouveau pouvoir à Damas. Le président de transition Ahmed al-Charaa manœuvre avec prudence pour redéfinir l’ensemble des partenariats étrangers du pays. Il cherche à se distancier de l’emprise historique de la Fédération de Russie tout en s’évertuant à réduire considérablement l’influence politique de l’Iran sur le sol syrien. La présence des factions pro-iraniennes est désormais largement perçue comme un danger par de nombreux citoyens, attirant d’incessants bombardements étrangers. L’objectif stratégique du gouvernement actuel est de réussir à réintégrer pleinement le giron diplomatique arabe et de normaliser ses relations avec les monarchies du Golfe, seules capables d’injecter rapidement les capitaux gigantesques dont la Syrie a vitalement besoin pour initier sa reconstruction. Les pays occidentaux, et particulièrement les nations membres de l’Union européenne, conservent une stricte posture d’attentisme méfiant. S’ils ont unanimement salué la chute retentissante de la sanguinaire dictature, ils restent prudents à l’égard des profondes origines islamistes de l’actuelle direction. Ils conditionnent la reprise pleine et entière de l’aide au développement à l’instauration d’un processus véritablement inclusif et au respect scrupuleux des libertés.
La Syrie se trouve à un carrefour historique critique et douloureux. L’éradication de l’une des pires dictatures du monde moderne n’est en réalité que la toute première étape d’un interminable chemin vers la lointaine guérison d’une nation en lambeaux. L’avenir politique, social et économique du pays dépendra étroitement de la capacité du nouveau pouvoir de transition à ne surtout pas reproduire le modèle répressif et autoritaire de ses sinistres prédécesseurs. Il devra prouver son aptitude à gérer pacifiquement le pluralisme si complexe de la société syrienne et à s’émanciper définitivement des tuteurs régionaux qui ont prospéré sur son malheur. La population syrienne martyre, dont l’incroyable résilience face à l’horreur absolue de la guerre impose le profond respect du monde entier, attend désormais légitimement que la primauté du droit public et la justice transitionnelle viennent enfin définitivement remplacer la loi cynique des armes. C’est à cette unique et exigeante condition que la Syrie pourra se relever, guérir ses traumas et redevenir un État pleinement souverain et pacifié.