MEMOIRE D URNES
Le passage de relais dynastique au Turkménistan

Alors que l’on dispose désormais du recul nécessaire pour analyser les événements politiques survenus au début des années 2020, l’élection présidentielle anticipée organisée au Turkménistan le 12 mars 2022 apparaît comme un cas d’étude particulièrement éclairant des dynamiques de pouvoir, de résilience autoritaire et de captation de la rente énergétique en Asie centrale. Ce scrutin ne relève pas de la consultation électorale compétitive au sens démocratique du terme, mais de la mise en scène d’une succession dynastique au cœur d’un régime parmi les plus fermés et contrôlés au monde, où l’objectif principal était d’acter juridiquement et symboliquement le transfert de la fonction présidentielle d’un père à son fils.
Pour saisir l’essence de cette élection, il faut replacer le Turkménistan dans sa trajectoire politique depuis l’effondrement de l’Union soviétique au début des années quatre?vingt?dix. Contrairement à d’autres républiques ex?soviétiques ayant connu des épisodes de pluralisme limité ou des recompositions internes du pouvoir, le Turkménistan s’est rapidement figé dans une autocratie très centralisée, transformant l’héritage institutionnel soviétique en un système de contrôle social et politique fortement verticalisé. Le premier président, Saparmourat Niazov, autoproclamé Turkmenbachi, avait établi un culte de la personnalité extrême et isolé le pays par un ensemble de mesures autoritaires et de restrictions aux libertés. À sa mort en 2006, son ancien ministre de la Santé, Gourbangouly Berdymoukhamedow, s’est hissé à la présidence dans le cadre d’une transition encadrée par les élites sécuritaires, sans rupture avec la structure fondamentale du régime. Sous ce nouveau leadership, le système coercitif hérité a été maintenu et modernisé, tandis que la doctrine de « neutralité permanente », reconnue par l’Assemblée générale des Nations unies en 1995, a servi de socle discursif pour justifier un faible engagement dans les alliances régionales et une politique intérieure extrêmement restrictive vis?à?vis des libertés publiques.
L’année 2022 s’est ouverte sur une annonce marquante au sommet de l’État turkmène. En février, lors d’une session du Conseil du peuple, alors chambre haute du parlement, Gourbangouly Berdymoukhamedow, âgé d’une soixantaine d’années, a déclaré sa volonté de se retirer de la plus haute fonction exécutive pour laisser place à une « nouvelle génération » de dirigeants. Cette formule, dans un contexte institutionnel fermé, désignait implicitement son fils unique, Serdar Berdymoukhamedow, né en 1981, qui avait multiplié les postes à responsabilité au cours des années précédentes : fonctions diplomatiques, mandat parlementaire, gouvernorat de la province d’Ahal, portefeuille ministériel puis poste de vice?président du Cabinet chargé de secteurs économiques clés. À la suite de cette annonce, une élection présidentielle anticipée a été convoquée pour le 12 mars, avec un délai de campagne très court, l’enjeu étant moins la délibération publique que la validation formelle d’une succession programmée.
L’ambiance de la campagne a reflété les contraintes structurelles du système turkmène : médias intégralement contrôlés par l’État, quasi absence de société civile organisée et impossibilité pour une opposition indépendante d’émerger légalement. Face à Serdar Berdymoukhamedow, huit autres candidats ont été enregistrés, issus principalement d’organisations et partis autorisés par le pouvoir, sans accès autonome à des canaux de communication ni capacité de remise en cause de la ligne officielle. Les programmes présentés se distinguaient peu, se plaçant globalement dans la continuité de la politique du président sortant, et la campagne a été dominée par la couverture médiatique des activités de Serdar. Dans ces conditions, la dimension compétitive du scrutin est restée très limitée, le processus répondant surtout aux exigences formelles d’une élection tout en s’inscrivant dans un cadre institutionnel dépourvu de pluralisme effectif.
Le 12 mars 2022, le vote s’est déroulé sur l’ensemble du territoire, sous la supervision des autorités nationales et en présence d’observateurs invités issus d’organisations régionales et de certains partenaires. Les chiffres officiels publiés par la Commission électorale annoncent un taux de participation de 97,17% et la victoire de Serdar Berdymoukhamedow avec 72,97% des suffrages, les huit autres candidats se partageant le reste des voix. Ce score tranche avec celui de l’élection de 2017, lors de laquelle Gourbangouly Berdymoukhamedow avait été crédité de plus de 97% des suffrages, dans un contexte déjà qualifié par l’OSCE/ODIHR de « fortement contrôlé » et dépourvu d’opposition authentique. Plusieurs analyses ont interprété ce résultat moins écrasant comme le signe d’une volonté de projeter l’image d’une légitimité électorale plus « réaliste » pour Serdar, sans que cette hypothèse puisse être étayée par des documents officiels ou des sources internes au régime.
La période qui a suivi l’investiture de Serdar Berdymoukhamedow montre que cette élection n’a pas débouché sur un transfert complet du pouvoir politique au sens décisionnel du terme. Gourbangouly Berdymoukhamedow a conservé la présidence du Halk Maslahaty, alors organe parlementaire de rang supérieur, et a continué à jouer un rôle central dans la représentation internationale du pays, dans la conduite des négociations énergétiques et dans la définition des grandes orientations. La présidence de Serdar s’est inscrite dans ce cadre, avec la gestion des affaires courantes de l’exécutif, tandis que son père demeurait une figure structurante du système politique, bénéficiant d’une autorité historique et d’un accès privilégié aux leviers stratégiques. Cette configuration a nourri le constat, chez de nombreux observateurs, d’une dualité du pouvoir au bénéfice du clan présidentiel, même si les textes constitutionnels ne formalisent pas explicitement une diarchie.
Cette dualité a été consolidée par une réforme institutionnelle majeure au début de l’année 2023. Par un ensemble d’amendements constitutionnels et de lois organiques, le système bicaméral a été abandonné et le Halk Maslahaty a été transformé en organe de représentation suprême, doté de prérogatives étendues en matière de révision constitutionnelle et de définition des orientations fondamentales de la politique intérieure et extérieure. Dans le même mouvement, un statut de « Leader national du peuple turkmène » a été institué pour Gourbangouly Berdymoukhamedow, accompagné de garanties particulières en matière de protection et de prérogatives symboliques, lui assurant un rôle de référence politique durable. Cette reconfiguration a renforcé la dimension patrimoniale du pouvoir, en plaçant le patriarche au sommet de la nouvelle architecture tout en maintenant son fils à la tête de la présidence, qui apparaît dès lors davantage comme l’organe chargé de mettre en œuvre les orientations fixées au niveau supérieur.
Sur le plan socio?économique, le Turkménistan se caractérise par un contraste marqué entre l’ampleur de ses ressources naturelles et la situation vécue par une partie importante de la population. Le pays dispose de réserves prouvées de gaz naturel parmi les plus importantes du monde, généralement classées au quatrième rang derrière la Russie, l’Iran et le Qatar, ce qui en fait potentiellement un acteur énergétique majeur. Une part substantielle des revenus provient des exportations gazières, dans un contexte de forte centralisation étatique de l’économie et d’opacité budgétaire signalée par de nombreux rapports internationaux. Dans le même temps, diverses sources évoquent des pénuries récurrentes de biens de première nécessité, une inflation élevée et un chômage difficile à mesurer précisément, sur fond de corruption structurelle. La construction de la nouvelle ville d’Arkadag, présentée comme une « smart city » et nouveau centre administratif de la province d’Ahal, illustre l’orientation vers de vastes projets d’infrastructures de prestige : le coût du premier stade de développement est estimé à plus de 3,3 milliards de dollars, et certains médias régionaux mentionnent un total de plusieurs milliards pour l’ensemble du projet, financé au moins en partie par des ressources publiques liées à la rente énergétique.
Face aux tensions sociales potentielles, la réponse des autorités reste marquée par une combinaison de contrôle politique strict et de restrictions aux libertés. Les rapports d’organisations de défense des droits humains décrivent un environnement où la liberté d’expression, de réunion et d’association est fortement limitée, tandis que les médias indépendants et organisations civiles critiques ne peuvent opérer à l’intérieur du pays. S’agissant de l’espace numérique, plusieurs analyses décrivent une censure étendue : blocage de nombreux sites d’information indépendants, de plates?formes de médias sociaux et d’applications de messagerie, ainsi que des outils de contournement comme les VPN, dont l’usage peut faire l’objet de sanctions. Si l’ampleur exacte de ces blocages reste difficile à chiffrer faute de données officielles détaillées, l’ensemble des sources converge vers un constat de contrôle très poussé d’Internet et d’une connectivité internationale largement entravée pour la population.
Sur le plan de la politique étrangère, la doctrine de neutralité demeure le pivot de la diplomatie turkmène, mais elle s’inscrit dans un environnement régional et mondial profondément recomposé. Le Turkménistan reste fortement dépendant de la République populaire de Chine, qui absorbe la majeure partie de ses exportations de gaz via le réseau de gazoducs d’Asie centrale, ce qui confère à Pékin un poids significatif dans la négociation des volumes et des prix. Les autorités turkmènes cherchent à diversifier leurs débouchés, notamment par les discussions sur un gazoduc transcaspien à destination de l’Europe et par le projet TAPI vers l’Afghanistan, le Pakistan et l’Inde, mais ces projets demeurent confrontés à des obstacles persistants, qu’ils soient techniques, juridiques ou sécuritaires, notamment en Afghanistan. Dans ce contexte, la relation avec la Russie reste structurante : Moscou conserve une influence politique et sécuritaire importante en Asie centrale, tandis que le Turkménistan cherche à préserver son espace de manœuvre économique sans remettre en cause la stabilité régionale ni provoquer de confrontation ouverte sur le terrain énergétique.
Pour apprécier la spécificité du cas turkmène, la comparaison avec les trajectoires de certains voisins d’Asie centrale est éclairante. En Ouzbékistan, la succession d’Islam Karimov a débouché, sous la présidence de Shavkat Mirziyoyev, sur une série de réformes économiques et une ouverture diplomatique relative, tout en maintenant un système autoritaire. Au Kazakhstan, les événements de janvier 2022 ont mis en évidence le potentiel de contestation sociale dans un contexte d’inégalités et de recomposition des élites, entraînant une répression importante mais aussi des ajustements politiques internes. En contraste, le Turkménistan a jusqu’ici privilégié une stratégie de continuité maximale et de verrouillage institutionnel autour du clan Berdymoukhamedow, considérant la stabilité comme la priorité cardinale face aux risques de perturbations internes et aux pressions extérieures.
Ainsi, l’élection présidentielle turkmène du 12 mars 2022 apparaît moins comme une rotation ordinaire des élites que comme une étape clé dans la construction d’un modèle de succession dynastique adossé à une rente énergétique et à une architecture institutionnelle renforcée en faveur de l’ancien président. En combinant la transmission de la fonction exécutive au sein de la même famille, la réaffirmation du contrôle sur les ressources stratégiques et la création d’un statut de « Leader national » doté d’une position symboliquement et politiquement centrale, le régime a cherché à consolider la continuité de son système de pouvoir tout en se conformant aux formes procédurales d’une élection présidentielle. Tant que les flux gaziers continueront de fournir les ressources nécessaires au fonctionnement de l’appareil étatique et aux politiques de grands travaux, cette configuration a de fortes chances de perdurer, maintenant le pays dans une position singulière au carrefour des recompositions énergétiques et géopolitiques de l’espace eurasiatique.