UN JOUR, UN PAYS

Le tragique destin de l'Arménie face aux impérialismes caucasiens

L'Arménie, petite république du Caucase du Sud, se trouve à l'un des carrefours les plus dangereux de sa longue existence. L'état politique du pays est profondément marqué par le traumatisme indélébile de l'automne 2023, date de la chute définitive du Haut-Karabakh et de l'exode forcé de la quasi?totalité de sa population arménienne. Sur le plan de la politique intérieure, le gouvernement du Premier ministre Nikol Pachinian tente de maintenir le cap d'une démocratie fragile au milieu d'une tempête géopolitique. Bien que contesté par une opposition nationaliste et une diaspora qui l'accusent d'avoir bradé les intérêts vitaux de la nation, le pouvoir en place s'est maintenu, arguant que seules des concessions pragmatiques et la délimitation stricte des frontières internationales peuvent éviter l'anéantissement de l'État arménien souverain. L'économie, paradoxalement, a connu une croissance alimentée ces dernières années par l'afflux de capitaux et de dizaines de milliers d'exilés russes fuyant la conscription depuis 2022. Cependant, cette prospérité de façade ne masque pas l'angoisse existentielle d'une population de moins de trois millions d'habitants qui se sent encerclée, militairement vulnérable et diplomatiquement isolée.

Ce tableau politique contemporain s'accompagne d'un bouleversement stratégique majeur, à savoir la rupture progressive avec la Russie. Traditionnellement perçue comme la puissance protectrice indispensable, la Fédération de Russie a gravement déçu Erevan en n'intervenant pas lors des offensives azerbaïdjanaises. En réaction, l'Arménie a gelé sa participation à l'Organisation du traité de sécurité collective, désormais largement considérée comme une coquille vide, et cherche à diversifier ses alliances. Le pays opère un pivot complexe vers l'Occident, illustré par le déploiement d'une mission civile d'observation de l'Union européenne le long de sa frontière orientale, et par des accords d'armement inédits avec des puissances comme la France et l'Inde. Cette réorientation politique et militaire est un pari risqué qui tente de substituer un parapluie sécuritaire défaillant par des partenariats internationaux qui, bien que volontaristes, manquent encore de garanties explicites d'intervention sur le terrain.

Pour saisir l'ampleur de ce drame contemporain et la psychologie de citadelle assiégée qui caractérise la nation arménienne, il est impératif de replacer ces événements dans la très longue durée. L'Arménie n'est pas une création post-soviétique artificielle, mais l'une des plus anciennes nations du monde, dont l'ethnogenèse remonte à l'Antiquité, sur les hauts plateaux anatoliens et caucasiens. Héritiers du royaume d'Ourartou, les Arméniens ont forgé leur première grande entité politique sous le règne de Tigrane le Grand au premier siècle avant notre ère, dont l'empire s'étendait brièvement de la mer Caspienne à la mer Méditerranée. Cependant, la géographie a très tôt dicté le destin tragique de ce peuple. Située sur la ligne de faille entre l'Empire romain et l'Empire parthe, puis entre Byzance et la Perse sassanide, l'Arménie a inauguré une longue histoire d'État tampon, perpétuellement envahi, divisé et soumis aux luttes d'influence de ses puissants voisins.

L'événement fondateur de l'identité arménienne, qui explique sa résilience inouïe mais aussi son isolement culturel, est la conversion au christianisme en tant que religion d'État autour de l'an 301, sous l'impulsion de Grégoire l'Illuminateur. Premier État chrétien au monde, l'Arménie s'est dotée au siècle suivant d'un alphabet propre, créé par le moine Mesrop Machtots. Cette double singularité religieuse et linguistique a permis à la nation de survivre à l'effondrement de ses structures étatiques. Pendant des siècles, l'Église apostolique arménienne a fait office d'État de substitution. Au Moyen Âge, après la glorieuse parenthèse du royaume des Bagratides dont la capitale Ani fascinait l'Orient, puis l'épopée du royaume arménien de Cilicie qui s'allia aux Croisés avant de succomber face aux Mamelouks, les Arméniens ont perdu toute souveraineté politique.

Dès le seizième siècle, leur territoire historique est devenu le champ de bataille sanglant des empires perse et ottoman. La nation fut coupée en deux, une fracture qui perdure encore d'une certaine manière dans les mentalités. Le dix-neuvième siècle a vu l'irruption de l'Empire russe, qui a conquis la partie orientale de l'Arménie sur la Perse. Si la domination tsariste a offert une relative sécurité aux Arméniens de l'Est et a permis un renouveau culturel et économique, la majorité de la population, restée sous le joug ottoman, a subi les conséquences désastreuses de la décadence de la Sublime Porte. Le nationalisme turc naissant, combiné aux ingérences maladroites des puissances européennes qui se posaient en protectrices des chrétiens d'Orient sans en assumer les conséquences militaires, a transformé la question arménienne en une tragédie absolue. Les massacres hamidiens de la fin du dix-neuvième siècle, suivis des exactions en Cilicie en 1909, n'étaient que le prélude à l'horreur indicible de 1915.

Pendant la Première Guerre mondiale, le gouvernement des Jeunes-Turcs a planifié et exécuté méthodiquement le génocide des Arméniens de l'Empire ottoman. Plus d'un million d'hommes, de femmes et d'enfants ont été exterminés ou ont péri dans les marches de la mort vers les déserts de Syrie. Cette catastrophe fondatrice, le Grand Mal, a anéanti la présence arménienne sur l'immense majorité de son territoire historique en Anatolie et a engendré une diaspora mondiale qui, aujourd'hui encore, joue un rôle majeur dans la politique du pays. Sur les cendres de ce désastre, à la suite de l'effondrement de l'Empire russe, une Première République d'Arménie a brièvement vu le jour en 1918. Née dans la famine et la guerre, sauvée in extremis par la victoire de Sardarapat contre les troupes ottomanes, cette république a placé d'immenses espoirs dans le traité de Sèvres de 1920 qui lui promettait de vastes territoires. Mais le réalisme géopolitique a rapidement balayé les promesses de droit international. L'offensive des nationalistes de Mustafa Kemal, combinée à l'avancée de l'Armée rouge, a pris le jeune État en tenaille, entraînant sa soviétisation forcée à la fin de l'année 1920.

L'intégration à l'Union soviétique a constitué une parenthèse de soixante-dix ans. Bien qu'elle ait été synonyme de répression politique féroce sous la période stalinienne, de purges intellectuelles et de collectivisation désastreuse, elle a tout de même offert à l'Arménie une industrialisation rapide, une urbanisation poussée, le développement d'institutions scientifiques de premier plan et, surtout, une protection physique contre la Turquie. Cependant, le pouvoir soviétique a laissé une bombe à retardement en traçant les frontières du Caucase de manière contestée. Dans le cadre des compromis internes au système soviétique et de la gestion des équilibres régionaux, la région montagneuse du Haut-Karabakh, peuplée très majoritairement d'Arméniens, ainsi que le Nakhitchevan, ont été rattachés à la République socialiste soviétique d'Azerbaïdjan. Ce découpage politique est la matrice du conflit sanglant qui mine la région depuis la fin du vingtième siècle.
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À la fin des années 1980, à la faveur de la perestroïka, le mouvement pour le rattachement du Karabakh à l'Arménie a été le catalyseur du réveil national et l'un des détonateurs de l'effondrement de l'URSS. L'indépendance de la République d'Arménie, proclamée en 1991, s'est faite dans les ténèbres d'un blocus imposé par la Turquie et l'Azerbaïdjan, aggravé par les destructions du terrible tremblement de terre de Spitak de 1988. La première guerre du Karabakh a été remportée militairement par les Arméniens en 1994, grâce à une mobilisation héroïque et une désorganisation initiale de l'armée adverse. La création d'une république séparatiste du Haut-Karabakh et l'occupation d'un vaste glacis de sécurité azéri autour de l'enclave ont installé un statu quo trompeur.

Pendant un quart de siècle, l'Arménie s'est bercée d'illusions, croyant que le temps jouait en sa faveur. La vie politique s'est sclérosée autour d'une oligarchie issue en grande partie des cercles militaires du Karabakh. La corruption endémique, le manque d'investissements dans des infrastructures de défense modernes, couplés à une hémorragie démographique continue, ont affaibli l'État en profondeur. La révolution de velours de 2018, pacifique et porteuse d'un immense espoir de démocratisation et de lutte contre la corruption, a certes renouvelé l'élite dirigeante, mais a aussi instauré un gouvernement inexpérimenté sur le plan de la grande stratégie militaire et diplomatique. En face, bénéficiant des immenses revenus de la rente pétrolière et gazière de la Caspienne, l'Azerbaïdjan s'armait massivement auprès d'Israël et de la Russie, tout en tissant une alliance fusionnelle avec la Turquie de Recep Tayyip Erdogan, fondée sur le concept d'une seule nation pour deux États.

Le réveil a été foudroyant. La guerre de quarante-quatre jours à l'automne 2020 a démontré la suprématie des drones turcs et israéliens sur une armée arménienne au modèle opératif hérité du siècle dernier. L'accord de cessez-le-feu parrainé par Moscou a sauvé une petite partie du Haut-Karabakh sous la protection de soldats de la paix russes, mais la confiance dans la garantie russe s'est érodée tandis que les ambitions azerbaïdjanaises ne cessaient de croître. L'impuissance et la complaisance de la communauté internationale, exacerbées par la guerre en Ukraine qui a détourné l'attention du monde et accru la valeur stratégique du gaz azéri pour l'Europe, ont conduit au dénouement fatal. En septembre 2023, après neuf mois d'un blocus inhumain affamant la population de l'enclave, Bakou a lancé une offensive finale éclair. Sans aucune résistance des forces russes présentes sur place et dans l'incapacité d'intervenir militairement sans risquer une destruction totale de l'Arménie elle-même, Erevan a dû assister, impuissante, à l'exode massif et à la disparition presque complète de la présence arménienne dans cette région.

Désormais, l'Arménie doit faire face à de nouvelles perspectives politiques et à des défis existentiels colossaux. Le conflit ne s'est pas arrêté avec la chute du Karabakh. La menace s'est simplement déplacée sur le territoire souverain et internationalement reconnu de la République d'Arménie. Le grand enjeu est la province du Syunik, dans le sud du pays. L'Azerbaïdjan, soutenu activement par la Turquie, exige l'ouverture d'un corridor de communication, le corridor dit de Zangezour, pour relier son territoire principal à son enclave du Nakhitchevan et, au-delà, à la Turquie. Pour l'Arménie, céder le contrôle souverain de cette bande de terre reviendrait à accepter une amputation territoriale, à perdre sa frontière vitale avec l'Iran et à se retrouver totalement à la merci de l'axe turco-azerbaïdjanais.

Les liens de l'Arménie avec ses voisins et le reste du monde s'articulent autour de cette lutte pour la survie. Au sud, la République islamique d'Iran s'est imposée comme un allié de circonstance inattendu mais crucial. Téhéran, redoutant l'irrédentisme azéri sur sa propre population et s'opposant catégoriquement à toute modification des frontières qui la couperait de sa route commerciale vers la Russie et l'Europe, a tracé des lignes rouges fermes face à Bakou, déployant son armée sur les rives de l'Araxe lors de manœuvres démonstratives. Au nord, la Géorgie, elle-même absorbée par ses propres turbulences politiques et sa quête d'intégration européenne, maintient une neutralité bienveillante mais prudente, servant de transit indispensable pour les marchandises civiles et désormais pour les armements occidentaux destinés à Erevan.

Du côté des Occidentaux, l'empathie est réelle, portée par d'importantes diasporas en France et aux États-Unis, mais le réalisme prévaut. Les résolutions des parlements européens ou américains, si elles réchauffent le cœur des Arméniens, ne dissuadent pas les autocraties. La France fait figure d'exception en assumant pleinement des livraisons de matériel militaire létal, des canons d'artillerie aux systèmes de défense antiaérienne, rompant ainsi avec la prudence habituelle de l'Europe dans cette région. L'Inde, s'inquiétant du rapprochement stratégique entre la Turquie, l'Azerbaïdjan et le Pakistan, est devenue un partenaire militaire de premier plan pour Erevan, fournissant lance-roquettes et missiles.

Cependant, le grand dilemme politique de l'Arménie reste la gestion du ressentiment de la Russie. Bien que défaillante, la puissance russe conserve des leviers considérables sur l'économie arménienne, notamment dans le secteur de l'énergie et des exportations, et maintient sa base militaire historique à Gyumri. La diplomatie arménienne est contrainte à un numéro de funambule terrifiant : s'émanciper de la tutelle d'un parrain russe devenu toxique sans provoquer de sa part des représailles économiques ou sécuritaires qui pourraient s'avérer fatales avant même que les Occidentaux n'aient eu le temps de s'implanter solidement. Simultanément, des pourparlers difficiles se poursuivent avec la Turquie pour la normalisation des relations et l'ouverture des frontières, mais Ankara lie systématiquement toute avancée aux exigences de Bakou concernant le traité de paix et le fameux corridor.

L'Arménie expérimente une fois de plus la solitude géopolitique qui a jalonné son histoire. La survie de l'État nécessite la construction expresse d'une armée moderne de dissuasion, une cohésion nationale retrouvée, et une diplomatie dénuée de tout idéalisme, capable de manœuvrer entre les impérialismes régionaux concurrents. Le peuple arménien, rompu aux tragédies et doté d'une formidable capacité de résilience intellectuelle et culturelle, sait qu'il n'a d'autre choix que de réussir ce pari, sous peine de voir disparaître la dernière parcelle souveraine de sa présence multiséculaire dans le Caucase.