MEMOIRE D URNES

Le basculement géopolitique du monde catholique vers le sud global

Le 11 février 2013 restera dans les annales de la diplomatie vaticane et de l'histoire universelle comme le jour d'une stupéfaction planétaire. En prononçant, dans la langue de Cicéron, sa renonciation au trône de saint Pierre, le pape Benoît XVI brisait une tradition séculaire que la mémoire collective faisait remonter au renoncement de Célestin V en 1294. Ce geste, d'une audace inouïe sous des apparences de fragilité physique, n'était pas seulement l'abdication d'un souverain fatigué par le poids de sa charge; il apparaissait comme la reconnaissance lucide d'une crise de gouvernance au sommet de l'une des plus anciennes institutions du monde. Le renoncement papal ouvrait une période d'incertitude vertigineuse, plaçant les cardinaux électeurs devant une responsabilité historique inédite dans le monde contemporain, celle de choisir un successeur du vivant même d'un pontife émérite.

Le contexte précédant l'élection qui allait suivre était marqué par une atmosphère de fin de règne, assombrie par le scandale des fuites de documents confidentiels, connu sous le nom de Vatileaks. Cette affaire avait étalé au grand jour des intrigues de palais, des rivalités au sein de la curie et une gestion jugée opaque de certains dossiers, notamment financiers. La machinerie administrative romaine, ce formidable appareil centralisé au fil des siècles, apparaissait alors en difficulté, peinant à répondre aux défis de la sécularisation occidentale et aux exigences nouvelles de transparence d'un monde hyperconnecté. Les affaires entourant l'Institut pour les œuvres de religion, la « banque du Vatican », avec leurs soupçons récurrents sur des flux financiers illicites, ajoutaient à ce tableau une dimension pénale qui entamait le magistère moral de l'institution.

Le conclave qui s'annonçait ne devait donc pas seulement élire un guide spirituel, mais un pasteur capable de conduire une réforme significative de la gouvernance, d'assainir les rouages de l'État de la Cité du Vatican et de restaurer la crédibilité de la papauté sur la scène internationale. Les congrégations générales, ces réunions préparatoires rassemblant l'ensemble des cardinaux à Rome au début de mars 2013, furent le théâtre d'échanges francs sur la situation de l'Église. Loin des mondanités diplomatiques habituelles, les princes de l'Église dressèrent un constat sévère de l'état de la curie et de l'évolution religieuse mondiale, faisant émerger l'idée qu'un changement d'accent et de style s'imposait.

L'Europe, jadis cœur battant et base intellectuelle de la chrétienté, se transformait rapidement en une terre d'indifférence religieuse, marquée par la sécularisation et la baisse de la pratique. À l'inverse, des régions comme l'Afrique, une partie de l'Asie et l'Amérique latine connaissaient une vitalité démographique et ecclésiale croissante, même si l'Amérique latine voyait sa dynamique freinée par la concurrence des courants évangéliques. Dans ce contexte se détacha la figure de l'archevêque de Buenos Aires, le cardinal Jorge Mario Bergoglio. Lors d'une intervention brève mais remarquée, il dénonça une Église repliée sur elle-même, appelant à sortir vers les « périphéries » géographiques et existentielles, thème qui deviendrait emblématique de son futur pontificat.

Ce discours fut perçu par plusieurs participants comme un moment fort de ces journées, offrant une grille de lecture qui déplaçait le regard du centre romain vers les marges où se jouait une part importante de l'avenir démographique et pastoral de l'institution. L'ambiance de la phase préconclaviale, bien que feutrée et soumise au secret, était marquée par des discussions intenses sur les profils possibles. Les clivages idéologiques classiques se superposaient à un questionnement plus structurel : fallait-il privilégier la continuité d'une direction européo?centrée ou ouvrir davantage la direction de l'Église à d'autres continents et sensibilités pastorales, sans que cela ne se traduise pour autant en blocs homogènes et opposés.

Parmi les figures souvent mentionnées dans la presse et par des observateurs, Angelo Scola, archevêque de Milan, incarnait une solide tradition théologique européenne et apparaissait comme un candidat de premier plan. Odilo Scherer, archevêque de São Paulo, était également cité comme un papabile sérieux, apprécié d'une partie de la curie. D'autres noms revenaient régulièrement : le Canadien Marc Ouellet, l'Américain Sean O'Malley, ainsi que plusieurs prélats d'Asie ou d'autres Amériques, signe d'un véritable caractère universel du collège électoral.

Le 12 mars 2013, les lourdes portes de la chapelle Sixtine se refermèrent sur les 115 cardinaux électeurs, sous les fresques du Jugement dernier de Michel?Ange. Les premiers tours de scrutin mirent en évidence les limites de la candidature italienne, handicapée par des divisions internes et l'incapacité à rallier un consensus large, selon les reconstructions ultérieures. Peu à peu, la dynamique électorale se concentra autour du cardinal Bergoglio. Celui qui avait déjà recueilli un nombre significatif de voix en 2005 face au cardinal Ratzinger n'avait rien fait pour briguer la fonction, mais sa discrétion et sa réputation de simplicité renforçaient son profil de candidat de compromis.

Bergoglio apparaissait comme un pasteur venant d'une grande métropole du Sud, expérimenté dans la gestion de situations sociales complexes, capable de tenir ensemble l'exigence d'une réforme de la curie et l'attention aux plus pauvres. Le 13 mars 2013 au soir, au cinquième tour de scrutin, la majorité requise des deux tiers fut atteinte, et la fumée blanche s’éleva au?dessus de la chapelle Sixtine. En acceptant la charge suprême, l'élu choisit le nom de François, une première dans l'histoire des papes. Ce choix, en référence à François d'Assise, fut largement interprété comme un signe de priorité donnée à la simplicité, à la paix et à l'attention à la création, même si le pape n'en fit pas immédiatement un manifeste politique explicite.

L'apparition du nouveau pontife, premier jésuite et premier homme issu du continent américain à monter sur ce trône, au balcon de la basilique Saint?Pierre, fut un acte de communication d'une grande force symbolique. En se présentant sans la mosette rouge symbolisant traditionnellement le pouvoir, vêtu de la simple soutane blanche, et en saluant la foule d'un simple « bonsoir », avant de demander la bénédiction du peuple, François inaugura un style plus sobre et plus direct. Ce dépouillement volontaire signalait un changement de ton, qui allait marquer sa manière d'exercer le ministère pétrinien.

Au fil des années, le pontificat de François se caractérisa par une diplomatie attentive au dialogue, soucieuse d'éviter les logiques de blocs, cherchant des interlocuteurs dans des contextes politiques variés, y compris au prix de choix controversés. L'accord provisoire signé en 2018 avec la République populaire de Chine sur la nomination des évêques, critiqué par une partie du monde catholique, illustra cette volonté de maintenir une voie de dialogue avec des régimes non occidentaux, dans une perspective de monde plus multipolaire. Sur la scène internationale, ses interventions répétées sur la guerre, les migrations et les inégalités l'installèrent comme une voix critique du système économique global, tout en restant dans la continuité de la doctrine sociale de l'Église.

La suite de son pontificat fut marquée par un repositionnement des priorités du Saint?Siège. La publication de grandes lettres comme Laudato si’, sur la sauvegarde de la maison commune, et Fratelli tutti, sur la fraternité et l'amitié sociale, fit du Vatican un interlocuteur important dans les débats sur le climat, l'écologie intégrale et la solidarité internationale, en lien avec les grandes enceintes multilatérales. Ce développement s'accompagna de résistances internes, notamment dans certains milieux ecclésiaux attachés à une approche plus restrictive sur les questions doctrinales et morales, qui voyaient dans certaines insistance pastorales une source de tensions. Les débats autour du processus synodal, de la réforme de la curie et de la place des laïcs illustrèrent la difficulté de faire évoluer une structure demeurée fortement hiérarchique.

Il est dès lors possible de mesurer le chemin parcouru depuis le conclave de 2013 à l'aune de la situation diplomatique et religieuse actuelle. Le paysage catholique a été profondément remodelé par des dynamiques démographiques où l'Afrique et certaines régions d'Asie connaissent une croissance soutenue, tandis que l'Europe demeure marquée par la sécularisation et le vieillissement des communautés. L'intuition, largement commentée dès 2013, d'un recentrement de l'attention de Rome vers les périphéries émergentes, s'est confirmée au fil des choix de voyages, de nominations et de thématiques mises en avant par le pontificat.

Alors que les dépenses militaires mondiales augmentent et que le droit international est mis à rude épreuve par des conflits de haute intensité, la voix de la papauté continue de plaider pour des solutions négociées, la limitation des armements et la protection des civils, dans la ligne de la tradition diplomatique du Saint?Siège. En parallèle, les législations de plusieurs pays européens sur des sujets sensibles comme la bioéthique, la fin de vie ou la famille s'éloignent toujours davantage des positions de l'Église catholique, confirmant que l'Europe ne constitue plus le socle culturel privilégié de l'institution.

La diplomatie du Saint?Siège se déploie désormais avec une attention particulière aux régions où se trouve la plus grande partie de sa vitalité démographique et de son dynamisme missionnaire. Les voyages apostoliques en Afrique, en Asie ou en Amérique latine, et la présence croissante de responsables issus de ces continents dans les organes de la curie, reflètent cette évolution progressive du centre de gravité du catholicisme. L'Afrique, en particulier, n'est plus seulement perçue comme une périphérie à évangéliser, mais comme un foyer de vocations et de créativité pastorale qui contribue à remodeler le visage de l'Église universelle.

L'élection d'un soir de mars 2013 n'a donc pas été un simple épisode de la chronique des religions. Elle a coïncidé avec le moment où la plus ancienne diplomatie du monde a dû prendre acte d'un déplacement durable de son environnement historique, culturel et démographique. La méthode forgée dans ces années, mêlant une prise en compte plus nette de l'effacement relatif de l'Occident chrétien et une attention renouvelée aux sociétés du Sud global, a contribué à redessiner les contours de l'influence vaticane. Plus d'une décennie plus tard, la mutation engagée apparaît profonde, au point que nombre d'observateurs considèrent ce conclave comme l'un des tournants majeurs du catholicisme au début du XXIe siècle.