MEMOIRE D URNES

Le printemps meurtrier qui a fait basculer l’Espagne dans un nouveau siècle politique

L’histoire contemporaine de l’Europe est jalonnée de dates qui agissent comme des sismographes de nos fragilités démocratiques, mais peu ont eu la violence tellurique du 14 mars 2004 en Espagne. Ce jour-là, les électeurs espagnols ne se contentent pas de renouveler leur parlement ; ils sanctionnent un mensonge d’État dans le sang et les larmes, modifiant brusquement l’axe géopolitique de leur pays. Pour comprendre la profondeur de ce basculement, il est indispensable de replonger dans l’atmosphère singulière de ce début de millénaire, une époque où le terrorisme international a percuté de plein fouet l’agenda électoral d’une nation souveraine. Avec le recul de deux décennies, l’onde de choc de ce scrutin apparaît moins comme un simple accident de l’histoire que comme la révélation de fractures espagnoles et européennes dont nous ressentons encore aujourd’hui les répliques.

À l’aube de l’année 2004, l’Espagne ressemble à un miracle économique au sein de l’Union européenne. Sous la houlette de José María Aznar, chef du gouvernement conservateur du Parti populaire depuis 1996, le pays affiche une croissance soutenue, a réduit son chômage et a réussi son intégration dans la monnaie unique. Fort de la majorité absolue obtenue aux élections du 12 mars 2000, Aznar nourrit une ambition dévorante pour son pays : sortir l’Espagne de sa posture diplomatique traditionnellement modeste et pro?européenne pour l’installer à la table des grandes puissances mondiales. Ce désir de rupture avec le complexe hérité de la dictature franquiste le conduit à opérer un virage atlantiste assumé. Le point d’orgue de cette stratégie est le sommet des Açores du 16 mars 2003 : sur cette île de l’Atlantique, Aznar s’affiche tout sourire aux côtés du président américain George W. Bush et du Premier ministre britannique Tony Blair, cautionnant l’invasion de l’Irak sans mandat explicite des Nations unies et s’aliénant la « vieille Europe » incarnée par la France de Jacques Chirac et l’Allemagne de Gerhard Schröder.

Ce pari diplomatique et militaire crée un gouffre béant entre le palais de la Moncloa et une partie de la société civile espagnole. La population, profondément pacifiste et attachée au multilatéralisme, rejette cette guerre avec une vigueur rare : selon le Barómetro del Real Instituto Elcano de février 2003, 93% des Espagnols se déclarent opposés à une invasion de l’Irak sans l’approbation des Nations unies. Des manifestations d’une ampleur inédite déferlent sur Madrid, Barcelone et toutes les grandes villes du pays, et le slogan « No a la guerra » s’affiche aux balcons, sur les vestons des acteurs et dans les écoles. Pourtant, le gouvernement conservateur choisit d’ignorer cette clameur populaire, convaincu que le succès économique suffira à maintenir l’hégémonie de la droite. Aznar, ayant promis de ne pas briguer un troisième mandat, désigne son vice?président Mariano Rajoy pour lui succéder, espérant une victoire confortable portée par l’inertie de la prospérité.

Face à la redoutable machine électorale du Parti populaire, l’opposition socialiste semble balbutiante. Le Parti socialiste ouvrier espagnol est dirigé par José Luis Rodríguez Zapatero, un leader relativement jeune, souvent raillé par la presse conservatrice pour son manque de charisme autoritaire et son approche consensuelle qu’il baptise le « talante ». Zapatero propose une « nouvelle voie » axée sur l’élargissement des droits civiques, une laïcité assumée et, surtout, la promesse solennelle de retirer les troupes espagnoles d’Irak si l’Organisation des Nations unies n’en prend pas le commandement. Malgré la colère latente contre la guerre, les sondages d’opinion précédant mars 2004 accordent une avance solide au Parti populaire. La campagne électorale suit son cours de manière prévisible, engluée dans des débats sur la gestion de l’économie et les tensions chroniques avec les nationalismes périphériques, notamment au Pays basque.

Tout s’effondre le jeudi 11 mars 2004. À l’heure de pointe matinale, trois jours seulement avant l’ouverture des bureaux de vote, dix bombes explosent presque simultanément dans quatre trains de banlieue convergeant vers la gare d’Atocha et d’autres points de Madrid. Le bilan est apocalyptique : 191 morts et environ 2 000 blessés, l’attentat le plus meurtrier de l’histoire contemporaine de l’Espagne et l’un des plus graves en Europe depuis Lockerbie. Le pays entier est plongé dans un état de sidération absolue, paralysé par l’horreur, le deuil et l’incompréhension; la campagne électorale est officiellement suspendue. Mais dans les coulisses du pouvoir, une gestion politique désastreuse de la crise se met en place, précipitant la chute du gouvernement.

Le gouvernement d’Aznar est immédiatement hanté par une crainte politique : si l’opinion publique réalise que ce massacre est l’œuvre du terrorisme islamiste, elle l’interprétera inévitablement comme une représailles à l’engagement de l’Espagne en Irak, une guerre qu’elle avait massivement rejetée. Pour conjurer ce risque électoral, l’exécutif privilégie une version officielle unique : le coupable serait l’organisation séparatiste basque ETA. Le ministre de l’Intérieur, Ángel Acebes, multiplie les conférences de presse pour affirmer avec une certitude catégorique la culpabilité de l’ETA, qualifiant de « misérables » ceux qui évoquent d’autres pistes. Madrid obtient du Conseil de sécurité des Nations unies l’adoption, le 11 mars 2004, de la résolution 1530 qui condamne les attentats en identifiant par erreur l’ETA comme responsable, un texte appelé à devenir un symbole d’aveuglement diplomatique.

Cependant, les preuves matérielles s’accumulent rapidement contre la thèse gouvernementale. La découverte d’une camionnette contenant des détonateurs et une cassette avec des versets coraniques, l’utilisation d’explosifs différents de ceux habituellement employés par l’ETA et, bientôt, les revendications émanant de groupes se réclamant d’Al?Qaida rendent le récit officiel de plus en plus fragile. La presse internationale commence à souligner les incohérences béantes de Madrid. En Espagne, des médias indépendants, notamment la radio Cadena SER, diffusent les informations sur la piste islamiste, contredisant frontalement les déclarations ministérielles. Une faille profonde s’ouvre alors dans la psyché de la nation espagnole, remplaçant la stupeur par le doute, puis le doute par une indignation sourde.

Le point de rupture est atteint le samedi 13 mars, journée traditionnellement consacrée à la réflexion avant le vote, durant laquelle toute propagande politique est strictement interdite. Ce jour?là, une partie de la société espagnole, se sentant manipulée et outragée par ce qu’elle perçoit comme une instrumentalisation de ses morts à des fins électorales, se soulève. Un phénomène technologique et social sans précédent se déclenche : par le biais de millions de messages textes envoyés de téléphone en téléphone, un appel à la mobilisation se propage comme une traînée de poudre. Ce mouvement spontané, non partisan et horizontal, culmine en fin d’après?midi lorsque des dizaines de milliers de citoyens encerclent les sièges du Parti populaire à Madrid et dans d’autres grandes villes, exigeant la vérité avant de glisser leur bulletin dans l’urne. Le gouvernement, acculé, dénonce une manifestation illégale et anti?démocratique, mais il a déjà perdu la bataille de la confiance.

Le dimanche 14 mars, l’Espagne vote avec une intensité dramatique. La participation bondit à 75,7%, une mobilisation massive témoignant de la volonté farouche des citoyens de reprendre le contrôle de leur destin démocratique. Le résultat est un séisme politique qui déjoue tous les pronostics antérieurs au 11 mars : le Parti socialiste de José Luis Rodríguez Zapatero remporte les élections avec 164 sièges, contre 148 pour le Parti populaire de Mariano Rajoy. La carte électorale de l’Espagne se pare brusquement de rouge. Ce n’est pas simplement une alternance politique ordinaire ; c’est, pour beaucoup d’Espagnols, un vote de sanction, un rejet viscéral de l’arrogance du pouvoir et de ce qu’ils perçoivent comme un mensonge d’État.

Les conséquences géopolitiques de cette élection sont rapides et spectaculaires. Dès ses premières déclarations en tant que président du gouvernement élu, Zapatero confirme la promesse qui avait galvanisé son électorat : le retrait des troupes espagnoles d’Irak en l’absence de mandat onusien. Cette décision provoque la fureur de l’administration américaine de George W. Bush et refroidit durablement les relations entre Madrid et Washington. L’Espagne quitte avec fracas la « coalition des volontaires » pour réintégrer le giron de l’Europe traditionnelle, renouant des liens étroits avec Paris et Berlin. Le 14 mars 2004 devient un avertissement pour les dirigeants européens qui avaient ignoré la volonté pacifiste de leurs concitoyens : la politique étrangère, lorsqu’elle est perçue comme illégitime, peut foudroyer un gouvernement en place.

Sur le plan intérieur, l’arrivée au pouvoir de Zapatero inaugure une période de réformes sociétales d’une rapidité fulgurante qui va transformer l’Espagne en laboratoire du progressisme européen. Son gouvernement légalise le mariage homosexuel en 2005, affronte l’Église catholique sur la question de la laïcité et fait voter des lois pionnières sur l’égalité des sexes et la violence de genre. Plus profondément encore, il rompt avec le « pacte de l’oubli » hérité de la transition démocratique en impulsant la loi sur la mémoire historique, destinée à réhabiliter les victimes de la guerre civile et de la dictature franquiste. Si ces réformes modernisent radicalement l’image du pays, elles exacerbent aussi les tensions avec l’opposition conservatrice. Le Parti populaire, convaincu d’avoir été dépossédé du pouvoir à la suite d’un attentat et d’une bataille médiatique perdue, s’engage dans une opposition d’une grande dureté, posant les jalons d’une polarisation appelée à s’aggraver.

Deux décennies plus tard, lorsque l’on observe la scène politique espagnole, l’héritage de 2004 est frappant par contraste et par continuité. Le bipartisme confortable qui structurait la vie politique à l’époque d’Aznar et de Zapatero a volé en éclats. L’Espagne est désormais gouvernée par une coalition complexe dirigée par le socialiste Pedro Sánchez, qui doit naviguer dans un parlement fragmenté où l’extrême droite de Vox, apparue plus tardivement, exerce une influence déterminante sur le discours du camp conservateur aux côtés du Parti populaire. La polarisation née des années 2000 est devenue chronique et institutionnelle. Aujourd’hui, la fracture n’est plus liée à une guerre étrangère, mais à la survie même de l’État face aux revendications indépendantistes de la Catalogne et du Pays basque. Les concessions faites par le gouvernement actuel, notamment la loi d’amnistie pour les leaders séparatistes catalans, ont plongé le pays dans une tension politique et constitutionnelle aiguë.

Si la crise de 2004 fut le résultat d’un choc exogène d’une violence inouïe heurtant de plein fouet une société démocratique, la crise espagnole actuelle est largement endogène, nourrie par des querelles territoriales non résolues et une guerre culturelle incessante. Pourtant, le lien entre ces deux époques réside dans la démonstration de la volatilité de l’électorat et du poids de la morale en politique. Les événements du 14 mars 2004 rappellent cruellement aux gouvernants qu’aucune majorité, aussi solide soit?elle économiquement, ne peut survivre à la défiance absolue de son peuple. La mobilisation par SMS d’il y a vingt ans était l’ancêtre des soulèvements numériques d’aujourd’hui, soulignant que la vérité, lorsqu’elle est bafouée au sommet de l’État, finit toujours par trouver un chemin pour se venger dans les urnes. L’Espagne du début des années 2020, empêtrée dans ses labyrinthes partisans, ferait bien de se souvenir de cette leçon magistrale d’intégrité démocratique imposée par ses propres citoyens un dimanche de deuil et de colère.