AFGHANISTAN - NECROLOGIE
L'ombre du communisme afghan et la trajectoire de Sultan Ali Keshtmand

Le 22 mai 1935, Sultan Ali Keshtmand naît à Kaboul, dans le quartier de Chahar Dehi, au sein d’un Afghanistan encore monarchique, où l’État cherche à étendre son autorité sur une société demeurée traversée de fortes appartenances locales, tribales et ethniques. Issu de la minorité hazara, par une famille liée aux Dai Folad, dont l’ancrage ancestral se situe dans la région d’Ajristan, rattachée à Malistan dans l’actuelle province de Ghazni, il appartient à l’une des composantes longtemps tenues à distance des sommets du pouvoir afghan. Ce point d’origine n’épuise pas le sens d’une vie, mais il éclaire déjà la singularité d’un parcours qui conduira l’un des rares dirigeants hazaras de son temps jusqu’au cœur de l’appareil d’État. Son enfance se déroule dans une capitale encore mesurée, mais déjà travaillée par les lenteurs de la modernisation administrative et par les premiers remous intellectuels du siècle.
L’accès à l’université de Kaboul constitue ensuite une étape décisive, puisque Keshtmand y étudie l’économie avant de s’engager plus résolument dans la vie publique. Dans ce milieu où les idéologies de la guerre froide trouvent un terrain de diffusion parmi les élites urbaines, il rejoint le Parti démocratique populaire d’Afghanistan et choisit la faction Parcham, conduite par Babrak Karmal. Ce choix l’inscrit dans un courant qui entend transformer l’État par l’organisation partisane, l’action politique et la conquête progressive des institutions. Plus qu’un doctrinaire isolé, il apparaît alors comme un cadre en formation, porté par la rencontre entre savoir économique, discipline militante et ambition gouvernementale.
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Avant même l’effondrement de l’ordre ancien, Keshtmand siège comme représentant de Kaboul au parlement afghan, ce qui lui donne une première expérience directe du fonctionnement institutionnel du royaume finissant. Ce passage par l’enceinte parlementaire le place à la charnière de deux mondes : celui d’une légalité encore monarchique, et celui d’une opposition intellectuelle qui juge les instruments de réforme trop étroits pour répondre aux déséquilibres du pays. Il ne faut pas charger cette période d’intentions que les sources n’établissent pas, mais il est certain qu’elle contribue à faire de lui un homme rompu aux rouages de l’État autant qu’aux exigences du parti. Ainsi se dessine progressivement la figure d’un organisateur méthodique, plus technicien que tribun, plus bâtisseur d’appareil qu’homme de geste.
Après le coup d’État d’avril 1978, connu sous le nom de révolution de Saur, Sultan Ali Keshtmand devient ministre de la Planification dans le nouveau régime installé par le PDPA. Mais l’ascension est presque aussitôt brisée par les luttes internes, car dès le mois d’août 1978 il est arrêté pour complot allégué contre le pouvoir de Nur Mohammad Taraki, figure de la faction rivale Khalq. Il subit alors la torture, la prison et une condamnation à mort, finalement commuée en une peine de quinze années d’emprisonnement. Ce moment concentre à lui seul l’une des tragédies du communisme afghan naissant, dévoré par ses propres fractures avant même d’avoir stabilisé son pouvoir.
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La fin de l’année 1979 renverse pourtant la donne, lorsque l’intervention soviétique ramène la faction Parcham au premier plan et permet à Keshtmand de sortir de prison pour retrouver les sommets du régime. Devenu l’un des principaux responsables de l’appareil d’État, il accède le 11 juin 1981 à la présidence du Conseil des ministres, fonction qu’il exerce jusqu’au 26 mai 1988. Son long passage à la tête du gouvernement se déroule dans le cadre d’une guerre généralisée, au sein d’une République démocratique d’Afghanistan soutenue militairement, politiquement et financièrement par l’Union soviétique. Son rôle y est central, non comme maître absolu des événements, mais comme gestionnaire d’un État de guerre qui tente de gouverner tandis que le pays se disloque autour de lui.
Au cours de ces années, Keshtmand demeure aussi une figure importante pour les Hazaras, non parce qu’il aurait à lui seul renversé leur condition historique, mais parce qu’il incarne pour beaucoup l’accès inédit d’un Hazara aux plus hautes fonctions gouvernementales. En septembre 1987, lors d’un grand rassemblement organisé par Kaboul avec des représentants hazaras venus de différentes régions, il annonce la volonté de créer dans le Hazarajat plusieurs nouvelles provinces administrées par leurs habitants. Le geste est politiquement considérable dans l’histoire contemporaine afghane, même si ses effets demeurent liés aux fragilités d’un régime déjà engagé dans sa phase de reflux. Après avoir quitté une première fois la tête du gouvernement, il y revient le 21 février 1989 pour un second mandat, qui prend fin le 8 mai 1990 sous la présidence de Mohammad Najibullah.
Ce retour s’inscrit dans un temps de déclin, après le retrait soviétique, alors que l’État de Kaboul lutte pour préserver sa cohérence militaire, administrative et politique. Lorsque le régime s’effondre en 1992, Keshtmand quitte l’Afghanistan, trouve d’abord refuge en Russie, puis s’établit au Royaume-Uni, où il obtient l’asile politique et poursuit une existence d’exil. À Londres, il demeure pour beaucoup la mémoire d’une génération de dirigeants convaincus qu’un État central, modernisateur et idéologiquement structuré pouvait transformer durablement l’Afghanistan, tandis que les sources indiquent aussi qu’il y défend les droits des Hazaras et d’autres minorités. Il meurt à Londres le 13 mars 2026 à l'âge de 90 ans, refermant la trajectoire d’un homme qui fut à la fois survivant des purges révolutionnaires, chef de gouvernement en temps de guerre et témoin éloigné de l’effondrement du monde politique qu’il avait servi.