MEMOIRE D URNES
Le Salvador ou l'espérance trahie d'une guérilla devenue pouvoir

L'élection présidentielle salvadorienne de 2009 a quelque chose de particulier dans l'histoire du pays. Le 15 mars de cette année-là, vingt ans d'hégémonie de la droite ont pris fin, d'un coup de bulletin de vote. Pour une démocratie née seulement en 1992 des accords de paix entre le gouvernement et la guérilla du FMLN, c'était un test grandeur nature.
Ce qui avait mis ARENA à terre, c'était moins un coup de force qu'une usure lente. Vingt ans au pouvoir sans interruption depuis 1989, et ni la stabilisation institutionnelle ni la croissance économique n'avaient suffi. La pauvreté n'avait pas reculé. L'émigration massive vers les États-Unis continuait. Et les maras imposaient leur violence dans les rues. La droite avait géré, mais elle n'avait pas transformé.
Face à ça, le FMLN avait fait un choix tactique audacieux : renoncer à ses figures historiques trop marquées par la guerre pour miser sur Mauricio Funes, un journaliste vedette connu pour son indépendance et ses critiques répétées contre les gouvernements ARENA. L'idée était de rassurer les classes moyennes et le secteur privé sans perdre la base militante de l'ancienne guérilla. En face, ARENA jouait la continuité avec Rodrigo Ávila, ex-directeur de la police nationale, dans une campagne brutalement polarisée : la droite agitait le spectre de Chávez, Funes enveloppait tout ça dans un langage social-démocrate mesuré.
La sécurité restait le sujet qui dominait tout, dans un pays qui figurait alors parmi les plus violents au monde. Funes refusait d'en faire un thème uniquement répressif : il le liait au développement, à l'inclusion sociale, à la réforme de l'État. Son programme paraissait moins révolutionnaire que pragmatique. C'est peut-être ce qui a fait la différence.
Le jour du vote, aucun incident majeur. Sous l'œil d'observateurs internationaux, la victoire de Funes — 51,32% contre 48,68% pour Ávila — a provoqué des scènes de liesse dans les rues de San Salvador. Pour une partie des Salvadoriens, c'était la confirmation que la paix de 1992 ne restait pas lettre morte : l'alternance était possible, elle s'était faite. Le transfert du pouvoir s'est déroulé sans heurt. La mission d'observation de l'Union européenne l'a elle-même souligné.
La suite a été nettement moins lumineuse. Funes a gouverné sans majorité à l'Assemblée, tiraillé entre son pragmatisme et l'orthodoxie partisane du FMLN. Il a tout de même avancé sur quelques fronts concrets : distribution gratuite de fournitures scolaires, uniformes et chaussures pour les enfants, extension des services de santé dans des zones rurales longtemps abandonnées à elles-mêmes. Des mesures modestes, mais réelles pour beaucoup de ménages pauvres. Le FMLN a d'ailleurs gardé la présidence en 2014 — de justesse — avec Salvador Sánchez Cerén.
Mais le bilan s'est alourdi. En 2012, une trêve entre gangs organisée sous Funes a été révélée : à court terme, les homicides ont spectaculairement chuté. À moyen terme, les maras en sont sorties renforcées, avec plus d'influence territoriale, plus de poids politique. Les institutions, elles, en ont été durablement discréditées. Et Funes lui-même a quitté le pays en 2016 pour obtenir l'asile au Nicaragua, alors que des enquêtes pour corruption s'accumulaient — dont une portant sur le détournement allégué de 351 millions de dollars de fonds publics.
Quand on regarde le Salvador de Bukele, 2009 paraît loin. Bukele a marginalisé ARENA et le FMLN en capitalisant précisément sur leur discrédit. Il a obtenu des résultats spectaculaires sur la sécurité — mais au prix d'une concentration du pouvoir qui a mis à genoux les contre-pouvoirs. Sous l'état d'exception en vigueur depuis mars 2022, plus de 90 000 personnes avaient été arrêtées. Près de 2% de la population totale du pays se retrouvait en détention.
L'élection de 2009 portait un espoir réel : concilier liberté politique, justice sociale et consolidation démocratique. Cet espoir a été abîmé par l'incapacité des élites de l'époque à répondre durablement à la demande de sécurité, de probité et d'efficacité. Le FMLN, qui se présentait comme la rupture avec les vieilles pratiques, s'est laissé rattraper par ce qu'il prétendait combattre. C'est ce vide-là que Bukele a occupé.
2009 fut à la fois l'apogée et le début de l'épuisement du système né des accords de paix. Changer les hommes au pouvoir, comme on l'a vu, ne suffit pas à transformer les structures profondes. Cette élection historique le rappelle avec une certaine brutalité : la démocratie peut triompher dans les urnes et se défaire ensuite, lentement, dans l'exercice du pouvoir lui-même.