UN JOUR, UN PAYS

Sri Lanka, le réveil d'une larme indienne sous le soleil des ruptures

À Colombo, l'air n'a plus tout à fait l'odeur des jours d'émeute. Mais il ne porte pas encore le parfum tranquille des pays réconciliés avec eux-mêmes. Depuis le 22 septembre 2024, le Sri Lanka est dirigé par Anura Kumara Dissanayake — porté au pouvoir par une rupture électorale franche, avant que son camp du National People's Power ne confirme la victoire lors des législatives du 14 novembre en raflant 159 sièges, soit une majorité des deux tiers.

Une domination rare. Mais pas une liberté absolue. Le pays reste tenu par les exigences de la restructuration de la dette, par le FMI, et par les séquelles du cyclone Ditwah, qui a frappé l'île le 28 novembre 2025 et précipité une crise humanitaire et budgétaire majeure. Le silence de Colombo n'est donc pas celui d'une prospérité retrouvée. C'est celui d'un pays qui compte encore ses réserves, ses ruines et ses promesses.

Sur le front économique, les chiffres méritent qu'on s'y arrête. L'inflation moyenne est tombée à -0,3% en 2025 — une phase de stabilisation réelle, même si le cyclone la menace déjà d'inversion, avec une remontée projetée à 5,4% en moyenne en 2026. Parler d'inflation "persistante" comme si rien n'avait changé serait donc faux. Ce pays a traversé une accalmie. Elle risque juste de ne pas durer.

Le FMI, de son côté, n'a pas simplement dépêché une mission. Le 19 décembre 2025, son conseil d'administration a approuvé 206 millions de dollars d'urgence via le Rapid Financing Instrument pour aider Colombo à tenir face aux pressions sur la balance des paiements laissées par Ditwah — tout en repoussant la cinquième revue du programme EFF, les discussions devant reprendre début 2026. Le pouvoir issu de la gauche radicale se retrouve là dans une position inconfortable : l'ancienne défiance envers Washington a cédé la place à la discipline d'un redressement négocié avec Washington.

La pauvreté, elle, n'a pas cédé. La Banque mondiale estimait le taux à un niveau "alarmant" de 24,5% en 2024, avec des revenus, un emploi et un bien-être général encore très loin de ce qu'ils étaient avant la crise. La croissance est revenue. Le reste n'a pas suivi.

L'histoire longue continue de peser. À l'indépendance, en 1948, Ceylan passait pour l'un des territoires les plus prometteurs de l'ancien empire britannique. La loi de 1956, dite Sinhala Only Bill, a fracturé tout ça en imposant le cinghalais comme unique langue officielle et en marginalisant la minorité tamoule — une blessure qui a alimenté des décennies d'émeutes et de conflits. Le Janatha Vimukthi Peramuna, matrice lointaine du parti de l'actuel président, a lui-même mené deux insurrections, en 1971 puis entre 1987 et 1989, gravant dans la mémoire nationale l'image d'un pays périodiquement rattrapé par ses propres démons.

La guerre civile, les Rajapaksa, l'interdiction brutale des engrais chimiques en 2021 qui a aggravé la crise agricole avant d'être abandonnée, les manifestations de 2022 qui ont renversé un ordre bâti sur la pénurie et le discrédit — tout ça a épaissi la tragédie. Le pays a recommencé à respirer. Il n'a pas retrouvé son souffle d'avant la chute. Le FMI le dit lui-même : le PIB n'est toujours pas revenu à son niveau d'avant-crise, malgré une reprise qu'il qualifie de robuste.

Sur la scène régionale, Colombo jongle toujours. L'Inde a été décisive pendant la crise, avec environ 4 milliards de dollars injectés au moment où tout s'effondrait, suivis d'accords sur la connectivité électrique, la numérisation, la sécurité, la santé, et plus récemment d'un projet de hub énergétique avec les Émirats. La Chine, elle, n'a pas disparu — Hambantota, la raffinerie Sinopec, la restructuration de la dette dans laquelle Pékin reste un créancier bilatéral engagé aux côtés de l'Inde et du Japon. Le Sri Lanka ne choisit pas entre deux empires. Il tente de composer avec chacun sans se dissoudre dans aucun.

C'est là que se joue le pari de Dissanayake : dans cet espace étroit où la morale publique rencontre la contrainte financière. Convaincre une population épuisée que la rigueur peut encore servir la justice. Que la lutte contre la corruption peut survivre à l'inertie. Que la citoyenneté peut peser plus lourd que les vieux réflexes de clan. Le Sri Lanka n'est plus seulement un pays qui se relève. C'est une nation qui cherche à prouver qu'après la banqueroute, la colère et la catastrophe, on peut reconstruire sans renoncer ni à la démocratie ni à la dignité.