MEMOIRE D URNES

Le saut dans l'inconnu de la tribu blanche et le crépuscule d'une illusion

17 mars 1992. L'Afrique du Sud vote. Mais pas toute l'Afrique du Sud — seulement les Blancs. Et c'est précisément ce paradoxe qui rend ce référendum si étrange dans l'histoire : la démocratie inclusive de demain est née d'un scrutin exclusif.

Pour comprendre ce qui se passe ce jour-là, il faut revenir à l'état du pays. Des décennies d'apartheid ont transformé l'Afrique du Sud en paria international. Les sanctions économiques, l'isolement diplomatique, le boycott sportif et culturel ont asphyxié une économie autrefois solide. Dans les townships, la résistance menée par le Congrès national africain et d'autres mouvements de libération rend de larges zones ingouvernables. Les années 1980 sont celles de l'état d'urgence permanent, d'une répression féroce — et de plus en plus impuissante.

C'est dans ce contexte que Frederik Willem de Klerk arrive au pouvoir en 1989, après la chute de Pieter Botha, affaibli par la maladie. De Klerk n'est pas un idéaliste. C'est un pragmatique, pur produit de l'establishment afrikaner. Mais il a compris quelque chose que ses prédécesseurs refusaient d'admettre : avec la chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide, l'argument de la menace communiste ne tient plus. Les capitales occidentales ne mordront plus à cet hameçon. Le 2 février 1990, il stupéfie le monde en annonçant la légalisation du Congrès national africain, du Parti communiste sud-africain et du Congrès panafricain.

Neuf jours plus tard, Nelson Mandela sort libre de la prison de Victor Verster. Vingt-sept ans de captivité. La main dans la main avec Winnie, devant les caméras du monde entier.

Les négociations s'ouvrent au sein de la Convention pour une Afrique du Sud démocratique. Mais elles avancent sur un terrain miné. La violence entre partisans de l'ANC et membres du parti zoulou Inkatha ensanglante les townships, sur fond d'accusations de complicité des services de sécurité de l'État. Et pendant ce temps, la droite afrikaner relève la tête. Le Parti conservateur d'Andries Treurnicht — ancien pasteur, docteur en philosophie — crie à la trahison et promet le retour à l'ordre ancien. Les élections partielles commencent à tourner au désastre pour De Klerk.

Le détonateur, c'est Potchefstroom. En février 1992, dans ce bastion universitaire de l'identité afrikaner, le candidat du Parti national est battu par celui du Parti conservateur. Troisième revers électoral majeur. Pour la droite dure, soutenue en coulisses par les milices paramilitaires d'Eugène Terre'Blanche, c'est la preuve que De Klerk a perdu son mandat. Ils réclament des élections générales anticipées, convaincus que les Blancs, s'ils sont consultés, diront non à la marche vers le suffrage universel.

De Klerk fait le pari inverse. Il convoque un référendum.

La question est simple : soutenez-vous la poursuite des réformes engagées le 2 février 1990 en vue de négocier une nouvelle constitution ? Il s'engage publiquement à démissionner si le non l'emporte. Le pays tout entier retient son souffle.

La campagne est courte et d'une intensité rare. Le camp du oui joue sur la peur du vide et le pragmatisme économique — le grand patronat, terrifié par un retour à l'isolement financier, finance les affiches et les spots télévisés. La quasi-totalité des médias se range derrière De Klerk. En face, le Parti conservateur remplit les salles dans les régions rurales, agite le spectre de la domination noire, promet la confiscation des propriétés, la destruction de la langue afrikaans. Treurnicht et Terre'Blanche partagent les mêmes estrades — alliance morbide qui inquiète la communauté internationale.

Mandela, lui, fait quelque chose de remarquable. Profondément frustré que l'avenir de son pays soit une nouvelle fois soumis au seul vote blanc, il appelle publiquement les électeurs à soutenir les réformes. L'Église réformée hollandaise — pilier spirituel de l'apartheid pendant des décennies — bascule elle aussi dans le camp du oui. Pour la conscience afrikaner, c'est un signal fort.

Le 17 mars, le taux de participation atteint 85%. Des files silencieuses s'étirent devant les bureaux de vote à Johannesburg, au Cap, à Pretoria, dans les campagnes. La tension dure toute la journée. Le dépouillement apporte une réponse nette : 68,73% pour le oui. Près de deux millions de Blancs adultes votent pour la fin de leurs propres privilèges politiques exclusifs. Sur quinze régions électorales, seule celle de Pietersburg rejette la réforme. Partout ailleurs, le oui s'impose. De Klerk déclare que le livre de l'apartheid se referme.

Ce qui suit n'est pas un long fleuve tranquille. Le massacre de Boipatong en juin 1992, qui pousse l'ANC à suspendre les négociations. L'assassinat de Chris Hani en avril 1993, secrétaire général du Parti communiste, abattu par un extrémiste de droite — moment où le pays frôle l'explosion. Mais le mandat obtenu le 17 mars tient. Les négociations reprennent. La constitution intérimaire est adoptée. Et en avril 1994, pour la première fois, tous les Sud-Africains votent.

Trente ans plus tard, le tableau est plus complexe. L'ANC, qui a gouverné sans partage depuis 1994, est tombé sous la barre des 40% aux élections de mai 2024 — première perte de majorité de son histoire. Corruption systémique, capture de l'État, services publics défaillants, chômage de masse : le bilan s'est alourdi décennie après décennie. Pour survivre à la tête du pays, Cyril Ramaphosa a dû former un gouvernement d'unité nationale avec l'Alliance démocratique — les héritiers de l'ancienne opposition libérale blanche. Une coalition que personne n'aurait jugée possible quelques années plus tôt.

En face, Julius Malema et Jacob Zuma structurent une opposition populiste et radicale qui capte la colère de ceux qui estiment que la libération formelle n'a pas tenu ses promesses sociales. Les inégalités de classe ont en partie recouvert les inégalités raciales sans les effacer. La nation arc-en-ciel de Desmond Tutu ressemble davantage à un idéal inachevé qu'à une réalité partagée.

Pourtant, quelque chose a tenu. Les institutions ont résisté. La défaite électorale de l'ANC n'a pas débouché sur un refus du verdict des urnes. Le passage d'un régime de parti dominant à une ère de coalitions s'est fait sans rupture. Dans un monde saturé de régressions démocratiques, ce n'est pas rien.

Ce que le 17 mars 1992 a produit, ce n'est pas un miracle. C'est quelque chose de plus fragile et plus réel : une transition négociée, imparfaite, injuste dans sa conception même — puisqu'elle excluait la majorité noire du vote — mais qui a désamorcé une bombe qui menaçait d'embraser tout le sud du continent. Construire une nation équitable s'est révélé infiniment plus difficile que démanteler les lois de la ségrégation. L'Afrique du Sud le sait mieux que quiconque. Elle continue, malgré tout, d'essayer.