MEMOIRE D URNES

Le triomphe de la liberté : quand l'Allemagne réconciliée couronnait un dissident de l'est

Le 18 mars 2012, l'Assemblée fédérale allemande élisait Joachim Gauck à la présidence fédérale. Un ancien pasteur protestant, militant des droits civiques en ex-RDA, sans carte de parti. Pour comprendre ce que ce vote signifiait vraiment, il faut d'abord rappeler ce qu'est la présidence fédérale — et ce qu'elle n'est pas.

Les rédacteurs de la Loi fondamentale de 1949 avaient tiré les leçons de Weimar. Finis les présidents élus au suffrage universel avec de larges pouvoirs exécutifs. Désormais, le chef de l'État serait choisi par une Assemblée fédérale réunissant les députés du Bundestag et autant de délégués désignés par les Länder. Le vrai pouvoir resterait au chancelier. Le président, lui, incarnerait autre chose : la continuité, la dignité, l'autorité morale de la parole publique. C'est précisément cette dimension-là qui venait d'être abîmée.

Son prédécesseur, Christian Wulff, avait été rattrapé par une affaire de prêt privé à des conditions particulièrement avantageuses, contracté quand il était encore ministre-président de Basse-Saxe. Puis par une tentative de pression sur le journal Bild pour en retarder la publication. Quand la justice demanda la levée de son immunité, c'était terminé. Il démissionna le 17 février 2012. Pour Angela Merkel, la scène était doublement inconfortable : deux ans plus tôt, en 2010, c'était elle qui avait imposé Wulff face à Gauck lors de l'élection suivant la démission de Horst Köhler. Cette fois, le FDP, son propre partenaire de coalition, se prononça ouvertement pour Gauck. Le 19 février, Merkel capitulait : la candidature devenait commune — CDU, CSU, SPD, Verts et libéraux réunis derrière le même homme.

Qui était cet homme ? Né en 1940 à Rostock, il avait grandi dans l'Allemagne communiste. À onze ans, son père fut arrêté par les autorités soviétiques et déporté en Sibérie. Cette expérience-là ne s'oublie pas. Elle forge une certaine façon de regarder le pouvoir. Gauck se tourna vers la théologie — l'Église protestante était l'un des seuls espaces où une parole un peu libre pouvait encore tenir. Devenu pasteur, il s'engagea progressivement dans l'opposition civique. À l'automne 1989, il participait au mouvement Neues Forum à Rostock, quand le régime commençait à craquer. Après la réunification, on lui confia un mandat qui lui allait comme un gant : délégué aux archives de la Stasi en 1990, puis premier commissaire fédéral chargé des dossiers de l'ancienne police politique est-allemande de 1991 à 2000. Sous son autorité, ouvrir ces archives ne fut jamais traité comme un simple classement administratif. C'était un acte démocratique : permettre à chaque citoyen de savoir ce que l'État avait fabriqué sur lui.

L'opposition la plus visible, le jour du vote, vint de Die Linke, qui présenta Beate Klarsfeld. Personne ne croyait vraiment à sa victoire — ce qui n'était pas le but. Il s'agissait d'afficher une autre lecture de l'histoire allemande, et surtout de marquer une distance nette avec un homme dont l'anticommunisme assumé heurtait profondément le parti. Le NPD, de son côté, avait présenté Olaf Rose, sans illusion davantage. Le 18 mars, le résultat fut sans surprise : 991 voix pour Gauck sur 1 228 suffrages valides, 126 pour Klarsfeld, 3 pour Rose. Pas un suspense, une confirmation.

Le symbole dépassait l'élection elle-même. Vingt-deux ans après l'unification, les deux figures au sommet de l'État allemand — Merkel à la chancellerie, Gauck à la présidence — étaient toutes deux originaires de l'ex-RDA. Les fractures entre l'Est et l'Ouest n'avaient pas disparu, personne ne se faisait d'illusions là-dessus. Mais quelque chose, au moins, se vérifiait : les trajectoires venues de l'Est pouvaient pleinement occuper la République fédérale.

Durant son mandat, de 2012 à 2017, Gauck refusa de se cantonner au rôle de représentation. Il parla. Le 31 janvier 2014, depuis la Conférence sur la sécurité de Munich, il appela l'Allemagne à assumer enfin des responsabilités à la hauteur de son poids dans le monde. Ce n'était pas le discours attendu d'un chef de l'État cérémoniel.

L'élection du 18 mars 2012 dit quelque chose d'assez simple, en fin de compte. Après le discrédit d'un président emporté par des affaires de corruption, la République fédérale choisit un homme dont l'autorité ne venait d'aucun appareil politique. Elle venait d'une biographie, d'une parole tenue dans le temps, et d'une fidélité ancienne à l'idée de liberté. Ce n'est pas souvent que les États font ce genre de choix.