MEMOIRES D URNES

Le vent du Sopi et les vertiges de l'alternance sénégalaise

Le 19 mars 2000, il se passe quelque chose que beaucoup d'observateurs n'osaient plus vraiment croire possible. Le Sénégal bascule. Abdoulaye Wade, l'éternel opposant, bat Abdou Diouf au second tour avec 58,4% des voix contre 41,5%. Quarante ans de domination du Parti socialiste prennent fin en une nuit de dépouillement.

Pour saisir ce que ça signifie, il faut remonter un peu. Depuis l'indépendance de 1960, le pays n'a connu qu'un seul parti au pouvoir. D'abord Senghor, puis Diouf — qui lui succède en 1981, dans ce qui était alors une rareté sur le continent : une passation de pouvoir volontaire et constitutionnelle. Diouf hérite d'un État stable mais d'une économie sous tension. Les années 1980 et 1990 sont dures : ajustement structurel, crise rurale, filière arachidière à bout de souffle. Pendant ce temps, l'appareil du pouvoir, lui, tient bon. Réseaux administratifs, notables, marabouts — le système sait se maintenir.

Face à tout ça, Wade. Avocat, économiste, fondateur du Parti démocratique sénégalais en 1974. Il perd en 1978, en 1983, en 1988, en 1993. Il revient à chaque fois. À l'approche de 2000, il condense son message en un seul mot wolof : Sopi. Le changement. Court, direct, imparable. Ce n'est pas un slogan de campagne — c'est le nom d'une impatience collective.

La campagne de début 2000 est électrique. La jeunesse urbaine, celle que le chômage étouffe, se reconnaît dans ce mot d'ordre. Les meetings de l'opposition ressemblent à des déferlantes populaires. En face, la campagne du pouvoir donne l'impression d'une machine qui tourne pour elle-même, sans vraiment chercher à convaincre. La presse indépendante et les radios privées jouent leur rôle : faire circuler l'information, mettre le scrutin sous observation. Sans qu'on puisse affirmer qu'elles couvraient chaque bureau de vote — mais leur présence compte.

Au premier tour, le 27 février, Diouf arrive en tête avec 41,30%. Wade est deuxième avec 31,01%. Moustapha Niasse, ancien cadre socialiste devenu chef de l'Alliance des forces de progrès, obtient 16,77%. Pour la première fois, le président sortant doit affronter un second tour qu'il n'est pas sûr de gagner. L'entre-deux-tours fait tout basculer : Niasse rallie Wade. La coalition est hétéroclite, mais elle est là, et elle est résolue.

Le 19 mars, le Sénégal vote. Les résultats tombent dans la soirée. Wade à 58,4%. Ce qui se passe ensuite est peut-être plus important que le score lui-même : Diouf reconnaît sa défaite avant même la proclamation officielle. Il appelle Wade. Il félicite son adversaire. Ce geste — sobre, digne, inattendu pour beaucoup — installe durablement le Sénégal comme une référence démocratique en Afrique de l'Ouest.

La suite est plus ambivalente. Wade gouverne pendant douze ans. Une nouvelle Constitution est adoptée en 2001, qui affirme les libertés publiques, l'égalité homme-femme, le droit de l'opposition à s'opposer. Des infrastructures sortent de terre. La diplomatie sénégalaise gagne en visibilité. Mais le pouvoir se personnalise. Le clientélisme revient. Les soupçons de dérive familiale s'accumulent. Le Sopi se heurte aux pesanteurs qu'il avait promis d'effacer.

La rupture arrive au tournant de 2011-2012. Le mouvement Y en a marre, né dans les milieux urbains et culturels, cristallise la contestation contre une candidature de Wade à un troisième mandat. La jeunesse qui avait fait sa victoire devient le moteur de sa chute. En 2012, Macky Sall le bat. Un cycle se referme.

L'élection de 2000 éclaire autrement ce qui se passe en 2024. Bassirou Diomaye Faye, porté par le Pastef et le soutien d'Ousmane Sonko, accède à la présidence après une campagne hors norme — il était encore détenu pendant une partie de celle-ci, avant d'être libéré début mars 2024 grâce à une loi d'amnistie. Les parallèles avec 2000 sautent aux yeux : même impatience d'une génération, même sentiment d'un système trop fermé, même aspiration à plus de justice et de souveraineté. Mais les ressemblances ne doivent pas effacer les différences de contexte, d'hommes et d'enjeux.

Ce que le 19 mars 2000 a prouvé reste intact : on peut changer un régime par les urnes, dans le respect des règles, sans que ça tourne mal. Diouf l'a montré en acceptant sa défaite. C'est une leçon que le Sénégal a transmise à l'Afrique entière — et qu'il continue, à chaque nouvelle crise, de devoir confirmer.