MEMOIRE D URNES

Brazzaville ou le théâtre d une éternité immobile

Quelques jours après le scrutin présidentielle de 2026 en République du Congo, il est instructif de se replonger dans les méandres de l’élection du 21 mars 2021. Ce scrutin, qui vit Denis Sassou Nguesso reconduit pour un quatrième mandat consécutif depuis son retour au pouvoir en 1997, ne fut pas seulement une victoire électorale : il confirma la résistance d’un système politique bâti sur la continuité du pouvoir, la centralisation de l’État et l’affaiblissement des alternatives. Pour comprendre ce qui se rejoue dans ce pays, il faut revenir sur ces journées de mars 2021, marquées à la fois par l’écrasante victoire du président sortant et par la disparition brutale du principal opposant, Guy-Brice Parfait Kolélas.

Le contexte de 2021 s’inscrivait dans la séquence ouverte par le référendum constitutionnel de 2015, qui supprima notamment la limite d’âge présidentielle et modifia les règles antérieures de mandat, rendant possible une nouvelle candidature de Denis Sassou Nguesso. Au pouvoir de 1979 à 1992, puis revenu aux affaires après la guerre civile de 1997, le chef de l’État abordait cette élection dans un paysage institutionnel largement favorable à sa reconduction. Le pays traversait pourtant une période économique délicate, marquée par la dépendance à la rente pétrolière, un endettement élevé et des discussions sensibles avec le Fonds monétaire international autour de la transparence des finances publiques et du secteur pétrolier. 

La campagne se déploya dans un contraste saisissant entre la puissance visuelle du pouvoir et les fragilités sociales du pays. Le Parti congolais du travail dominait l’espace politique, tandis que l’opposition apparaissait affaiblie par ses divisions et par l’absence de deux figures majeures du cycle précédent, Jean-Marie Michel Mokoko et André Okombi Salissa, toujours détenus à l’époque. Dans ce paysage morcelé, sept candidats se présentèrent, mais deux noms retenaient particulièrement l’attention : Guy-Brice Parfait Kolélas et Mathias Dzon.

Guy-Brice Parfait Kolélas, fils de Bernard Kolélas, incarnait pour une partie de l’électorat l’idée d’une alternance possible, tandis que Mathias Dzon tentait de faire valoir un discours de redressement économique. Mais l’asymétrie entre le camp présidentiel et ses adversaires demeurait manifeste, tant par le poids de l’appareil d’État que par l’environnement politique général du scrutin. Le 21 mars 2021, le vote se déroula dans une atmosphère alourdie par une coupure quasi totale d’internet et des réseaux sociaux décidée par les autorités. Officiellement, cette mesure relevait du maintien de l’ordre public ; pour de nombreux observateurs, elle réduisait surtout la circulation de l’information indépendante au moment le plus sensible du processus électoral. Dans les bureaux de vote, la participation réelle demeura l’un des sujets les plus disputés du scrutin, malgré un taux officiel supérieur à 67%.

Mais le véritable choc survint dans les heures qui suivirent le vote. Guy-Brice Parfait Kolélas, malade du Covid-19, mourut lors de son évacuation médicale vers la France, après avoir diffusé une vidéo dans laquelle, sous assistance respiratoire, il appelait encore ses partisans à se rendre aux urnes. Sa disparition bouleversa le camp de l’opposition et donna à l’après-scrutin une dimension tragique qui pesa lourdement sur la suite des événements. Les résultats officiels furent ensuite proclamés : Denis Sassou Nguesso obtint 88,40% des voix dès le premier tour, contre 7,96% pour Guy-Brice Parfait Kolélas et 1,92% pour Mathias Dzon. Ce score très élevé confirma, une fois encore, la capacité du système présidentiel congolais à transformer l’élection en démonstration de maîtrise institutionnelle et territoriale.

L’après-élection fut celui de la continuité plutôt que de l’ouverture. Le nouveau gouvernement vit notamment l’entrée de Denis Christel Sassou Nguesso au ministère de la Coopération internationale et de la Promotion du partenariat public-privé, ce qui alimenta aussitôt les commentaires sur l’hypothèse d’une succession familiale, sans qu’aucun scénario officiel ne soit alors annoncé. Avec le recul, l’élection de mars 2021 apparaît comme le révélateur d’une stabilité plus imposée que disputée. Elle montre que, dans la République du Congo contemporaine, le vote peine à fonctionner comme un véritable mécanisme d’alternance, tant le pouvoir s’appuie sur l’appareil d’État, sur l’ancienneté de ses réseaux et sur la centralité de la rente pétrolière. 

Le souvenir de la mort de Kolélas demeure, dans cette histoire, comme celui d’une rupture foudroyante au cœur même du processus électoral. Le récit de cette élection n’est donc pas celui d’un simple scrutin, mais celui d’un système qui, en se reproduisant, donne à la vie politique congolaise la forme troublante d’un temps presque immobile.