FRANCE - MUNICIPALES 2026

À Nice, l'alliance droite-extrême droite d'Éric Ciotti ébranle la mairie de Christian Estrosi

Les balayeuses ont attaqué la Promenade des Anglais avant l'aube ce lundi, avalant les tracts détrempés qui jonchaient le sol entre les palmiers. Sur le papier glacé froissé : les deux visages qui se disputent la cinquième ville de France. Christian Estrosi, le maire en place depuis 2008. Et Éric Ciotti, son ancien protégé, devenu son pire cauchemar électoral.

Dimanche soir, les résultats sont tombés comme une gifle pour le camp sortant. Ciotti — tête de liste UDR, soutenu par le Rassemblement national — a raflé 43,4% des voix au premier tour. Estrosi, lui, plafonne à 30,9%. Plus de douze points d'écart. Dans la salle de campagne du maire, sous des néons blafards et avec un café brûlé en fond sonore, personne n'avait vu ça venir. À quelques rues de là, le camp Ciotti exultait. « Nous arrivons très largement en tête », a-t-il lancé devant une salle qui scandait son nom — le ton d'un homme qui règle une vieille dette.

Mais l'enjeu dépasse largement Nice. Ce scrutin teste en direct la viabilité d'une alliance entre droite traditionnelle et extrême droite, le pari national de Ciotti depuis qu'il a claqué la porte des Républicains. Si ça marche ici, Nice deviendrait la plus grande ville française sous la coupe d'une coalition dominée par le RN. Pour l'Élysée, à un an de la présidentielle, ce serait une défaite symbolique cuisante. Pour les Républicains qui l'ont exclu, ce serait encore pire : la preuve qu'il avait raison.

La gauche, elle, joue un rôle particulier dans ce roman niçois. La liste d'union PS-PCF-Écologistes de Juliette Chesnel-Le Roux a réuni 11,9% des voix. La candidate LFI, Mireille Damiano, reste à 8,9% — sous le seuil des 10% nécessaires pour le second tour. Chesnel-Le Roux n'a pas attendu le lendemain matin pour annoncer qu'elle maintenait sa liste. Pas question de faire barrage pour sauver Estrosi. Ce choix transforme le duel en triangulaire et complique sérieusement l'arithmétique pour le sortant.

Parce que même avec un report de voix, la route d'Estrosi reste semée d'embûches. Nombre d'électeurs de gauche rechignent à voter pour celui qui, pendant des années, a incarné la droite sécuritaire avant son virage macroniste. Le ralliement partiel, c'est le scénario optimiste.

La campagne, elle, s'est jouée sur du concret : sécurité, propreté, circulation — les obsessions d'une ville dont la population vieillit. Ciotti a martelé le laxisme supposé de la mairie sortante et son endettement. Estrosi a défendu son bilan : le tramway étendu, les axes piétonnisés, la Coulée Verte. Des investissements lourds, présentés comme des leviers d'attractivité.

Derrière la politique, il y a une histoire personnelle. Ciotti a construit sa carrière dans l'ombre d'Estrosi avant de s'en émanciper via le département. La rupture définitive est venue quand Estrosi a rejoint Macron. Depuis, Ciotti a durci le ton, jusqu'à l'alliance avec Marine Le Pen. Les débats ont viré à l'invective : le maire accuse son rival de trahir la République, le député dénonce une gestion autoritaire. Deux hommes qui se connaissent trop bien pour se faire des cadeaux.

La stratégie de Ciotti a tout de même soigné ses angles morts. En intégrant des figures du commerce local et du milieu associatif dans sa liste, il a tenté de rassurer les bourgeois niçois qui froncent les sourcils dès qu'on prononce le mot « extrême droite ». Ça a créé des remous — certains élus sortants ont réclamé la démission des personnalités de la société civile ayant rallié sa bannière. Mais dans les bureaux de vote des collines, bastions historiques de la droite classique, les chiffres montrent que le pari a fonctionné.

Il reste cinq jours. Estrosi, pour la première fois en vingt ans de mairie, se retrouve dos au mur — et dépendant d'électeurs dont il a combattu les idées toute sa vie.

Lundi matin, au marché de la Libération, les étals se montaient sous un ciel chargé. Les discussions s'animaient entre deux expressos, place du Général-de-Gaulle. Les pronostics pour dimanche s'échangeaient avec cette nervosité particulière des lendemains de scrutin. À Nice, la campagne pour le second tour avait déjà commencé.