SLOVENIE - LEGISLATIVES 2026
Slovénie : quand les espions s'invitent dans les urnes

Sous les arcades de la place Préseren, balayée par un vent froid de fin d'hiver, les conversations du matin ne tournent plus autour de l'inflation ou du prix de l'énergie. À quelques jours des élections législatives du 22 mars 2026, les deux millions cent mille habitants de ce petit État alpin ont les yeux rivés sur une affaire d'espionnage digne d'un roman de la guerre froide — des agents privés israéliens, de fausses offres d'emploi, des enregistrements clandestins lâchés sur internet.
Ce scrutin qui devait se résumer à un duel économique serré entre le Premier ministre libéral sortant Robert Golob et l'ancien chef du gouvernement conservateur Janez Jansa s'est mué en crise institutionnelle et diplomatique sans précédent depuis l'indépendance du pays.
Le 17 mars 2026, Golob a publiquement accusé des services étrangers de s'ingérer dans le processus électoral slovène. Ces déclarations font suite aux révélations du magazine Mladina et de l'ONG Institut 8 mars, qui affirment que des cadres de Black Cube — société de renseignement privée israélienne — ont rencontré Jansa le 22 décembre 2025 à Ljubljana, avec pour objectif d'orchestrer une campagne de dénigrement contre le Mouvement Svoboda. « Le fait que des services étrangers s'ingèrent dans les élections d'un État membre de l'UE est inédit », a-t-il déclaré lors d'un débat télévisé national le 16 mars. Jansa, lui, dément catégoriquement, menace de poursuivre les journalistes impliqués et accuse le gouvernement de fabriquer un scandale pour détourner l'attention de son propre bilan.
L'affaire prend une dimension géopolitique immédiate. Sous Golob, la Slovénie a adopté l'une des positions les plus pro-palestiniennes d'Europe — reconnaissance de l'État de Palestine, interdiction en août 2025 d'importer des produits des territoires occupés. Jansa, lui, affiche son alignement avec Trump et ses liens avec Orban, et a promis de renverser cette politique s'il revient au pouvoir. À Bruxelles, le résultat est surveillé de près : une victoire du SDS offrirait à la droite dure un nouveau point d'appui au sein du Conseil de l'UE.
Le bilan de Golob n'est pas sans aspérités. Sa réactivité lors des inondations dévastatrices d'août 2023 a été saluée, le salaire minimum a été relevé, des garanties d'État pour les prêts immobiliers des jeunes introduites. Mais son alliance avec le parti radical Levica a éloigné une partie de son électorat centriste. Les réformes fiscales touchant les entrepreneurs, les changements législatifs à répétition dans le monde des affaires et la nouvelle contribution obligatoire pour financer les soins de longue durée ont généré une grogne réelle dans les classes moyennes. Et selon plusieurs analystes locaux, le gouvernement n'a tout simplement pas su vendre ce qu'il avait accompli.
En face, le SDS maîtrise les réseaux sociaux avec une efficacité redoutable. Lors d'un récent rassemblement à Celje, le mécontentement économique se mêlait aux revendications identitaires. Gaja Grcar, étudiante de 22 ans, résumait : « Ils ne soutiennent pas nos valeurs, et vont même parfois à leur encontre. » Jansa capitalise sur ce ressentiment avec une campagne axée sur la dérégulation, le contrôle des frontières et le rejet des politiques écologistes jugées punitives.
À Ljubljana, les partisans de la coalition sortante, eux, n'ont pas oublié. « Il y a quatre ans, nous étions des dizaines de milliers à manifester à vélo pour protéger nos institutions », rappelle un habitant. « Jansa n'a pas changé. S'il gagne, ce sera simplement plus discret. »
Les sondages donnent une légère avance au SDS, crédité de 24 à 26% des intentions de vote, contre 20 à 23% pour le Mouvement Svoboda. Un écart que le scandale Black Cube, révélé à cinq jours du scrutin, pourrait encore rebattre dans un sens ou dans l'autre. Mais dans tous les cas, ni l'un ni l'autre des deux blocs ne semble en mesure d'atteindre seul les 46 sièges nécessaires à la majorité absolue. Le prochain gouvernement se jouera donc, comme souvent, sur la poignée de petites formations qui luttent en ce moment même pour franchir le seuil de 4%.