MEMOIRE D URNES

Le jour où le bunker s'est effondré de l'intérieur

Il existe dans les archives photographiques albanaises une image que l'on ne montre pas souvent. Elle date de l'été 1991, quelques mois avant le scrutin décisif. On y voit un cargo rouillé — le Vlora — littéralement recouvert d'êtres humains. Vingt mille personnes agglutinées sur le pont, les flancs, les mâts d'un bateau prévu pour quelques centaines. La photo a fait le tour du monde, puis a été oubliée. Ce qu'elle dit sur l'état mental de l'Albanie à la veille de ses premières élections vraiment libres, aucun éditorial de l'époque ne l'a formulé aussi clairement.

Comprendre le 22 mars 1992 suppose de résister à la tentation du récit épique. L'histoire s'y prête trop facilement — dictature abjecte, peuple libéré, urnes triomphantes — et cette facilité est précisément ce qui masque l'essentiel. Ce qui s'est joué ce jour-là n'était pas un vote pour la démocratie. C'était, plus prosaïquement, un vote contre la faim, contre la peur héritée, contre l'idée insupportable que rien ne changerait jamais.

Le régime qu'avait construit Enver Hoxha pendant quatre décennies n'avait pas grand-chose à envier aux cas d'école du totalitarisme du XXe siècle. Religion abolie par la constitution. Frontières électrifiées. Économie fermée à tout échange extérieur. Et surtout — détail qui frappe encore les visiteurs aujourd'hui — plus de 173 000 bunkers disséminés sur un territoire grand comme la Bretagne, construits à la main, au cas où une invasion étrangère surgirait de la mer. Personne n'a jamais envahi l'Albanie. Les bunkers sont restés là, inutiles, comme le monument involontaire d'un État gouverné par la paranoïa.

À la mort de Hoxha en 1985, son successeur Ramiz Alia hérita d'un pays que la fermeture avait appauvri jusque dans sa capacité à se représenter un avenir différent. Quand le mur de Berlin tomba en novembre 1989, il ne se passa rien à Tirana. Pas de liesse, pas de rassemblements. Juste le silence de gens qui ne savaient pas encore qu'ils avaient le droit d'espérer à voix haute.

Le déclic vint des étudiants, en décembre 1990. Des manifestations à Tirana, quelques milliers de personnes au départ, puis davantage. Alia céda : le multipartisme fut concédé. Mais les premières élections pluralistes du printemps 1991 produisirent un résultat que les observateurs extérieurs eurent du mal à expliquer : victoire du Parti du travail, c'est-à-dire des communistes. Les campagnes avaient voté pour la continuité par peur — peur de perdre les terres, peur d'un changement trop brutal. Cette victoire ne donna pas au régime les moyens de gouverner. En quelques mois, l'État albanais se décomposa littéralement. Les usines fermèrent ou furent pillées. Les coopératives agricoles éclatèrent. Les familles, n'ayant plus rien à perdre, se mirent à fuir.

C'est dans ce contexte — pas celui d'un pays en transition, mais d'un pays en train de se vider de lui-même — que les élections du 22 mars 1992 s'ouvrirent. Le Parti démocrate de Sali Berisha représentait le choix du saut dans le vide occidental. Berisha lui-même était un personnage clivant : cardiologue, ancien du parti reconverti en opposant, orateur redoutable dont les rassemblements sur la place Skanderbeg ressemblaient moins à des meetings qu'à des séances de désintoxication collective. En face, Fatos Nano tentait de faire du Parti socialiste — rebaptisé mais foncièrement issu du Parti du travail — autre chose qu'un passé honteux. Il n'y parvint pas.

Le résultat fut sans appel. 62 % pour le Parti démocrate, 25 % pour les socialistes, 92 sièges sur 140. Le vote rural avait basculé, cette fois, dans le sens inverse de l'année précédente. La peur de l'ancien régime avait finalement supplanté la peur du changement. Berisha fut élu président par le parlement quelques semaines plus tard.

Ce qui suivit mérite qu'on s'y arrête, parce que c'est là que le récit officiel du "printemps albanais" commence à se fissurer. Le nouveau gouvernement libéralisa tout, vite, mal. Prix, importations, capitaux étrangers. Sans filet réglementaire, sans administration compétente pour superviser, sans culture bancaire dans une population qui n'avait jamais eu de compte en banque. Dans ce vide, des structures financières pyramidales se développèrent à partir de 1993, prospérèrent jusqu'en 1996, et s'effondrèrent en 1997 en emportant les économies d'une demi-nation. Le chaos armé qui s'ensuivit fit plus de deux mille morts. Le gouvernement Berisha tomba. L'armée se désintégra. Les arsenaux furent pillés — des armes qui alimentèrent des conflits dans toute la région pendant des années.

On peut débattre de la part de responsabilité des acteurs de l'époque. Berisha a souvent rejeté la faute sur les socialistes, les Grecs, les Italiens, selon les occasions. Ce qui est moins contestable, c'est que la victoire de 1992, aussi nette soit-elle, avait placé des hommes sans expérience gouvernementale face à une tâche que des États disposant d'institutions solides et d'administrations rodées n'auraient pas réussi à gérer facilement.

Trente-quatre ans ont passé. Le paysage politique albanais a fini par ressembler, avec un décalage d'un cycle, à ce que la logique du pouvoir produit partout quand une démocratie ne dispose pas de contre-pouvoirs suffisants : la domination durable d'un parti sur les institutions. Le Parti socialiste d'Edi Rama — qui a su transformer l'image héritée du communisme en celle d'un parti modernisateur pro-européen — a remporté en 2025 son quatrième mandat consécutif. Fait inédit dans l'histoire du pays. Rama est devenu l'interlocuteur obligé de Bruxelles et des capitales occidentales, habile à se positionner simultanément comme réformateur interne et partenaire géopolitique de valeur, notamment sur les questions migratoires.

En face, le Parti démocrate ne s'est jamais vraiment remis de ses propres contradictions. Berisha, interdit de visa américain depuis 2021 pour corruption présumée, continue de peser sur une formation qui peine à se définir autrement que par son opposition au gouvernement en place. La génération qui avait voté en 1992 avec l'espoir d'en finir avec une certaine façon de faire la politique regarde aujourd'hui, avec un mélange de lassitude et d'ironie, les querelles de la même classe politique qu'elle croyait avoir renversée.

Le problème démographique, lui, reste le plus concret et le moins discuté. La population albanaise résidente est aujourd'hui estimée à 2,36 millions d'habitants — contre 3,3 millions en 1990. La différence est partie en émigration. Pas seulement les sans-diplômes fuyant la misère comme en 1991, mais les médecins, les ingénieurs, les cadres formés dans les universités albanaises qui rejoignent l'Allemagne, l'Italie, le Royaume-Uni. La corruption systémique dans les recrutements publics, le clientélisme dans les appels d'offres, l'absence de méritocratie dans les grandes institutions : autant de réalités que les discours sur l'intégration européenne peinent à faire oublier à ceux qui les vivent au quotidien.

Sur ce point, l'ironie de l'histoire est assez cruelle. L'intégration dans l'Europe que le Parti démocrate promettait en 1992 comme horizon collectif est en train de se réaliser, mais à titre individuel : par l'émigration de ses citoyens les plus qualifiés, pas par l'élévation du niveau de ses institutions.

Ce n'est pas une conclusion. C'est un constat, et il est inconfortable.