UN JOUR, UN PAYS
Le Yémen dans l'étau des ambitions régionales et de la fragmentation interne

Trente-quatre ministres, trois femmes, un Premier ministre nommé Zandani : sur le papier, le nouveau gouvernement yéménite prêté serment à Riyad en février ressemble à un exécutif. Dans les faits, il ressemble surtout à un accord de façade entre factions qui se font la guerre par intermittence. Ce n'est pas un jugement sévère — c'est ce que la séquence des derniers mois démontre sans équivoque.
Car avant même que ce cabinet soit constitué, le Conseil de transition du Sud avait tenté de s'emparer du Hadramout par la force. Les troupes loyalistes ont contre-attaqué, repris les positions, obtenu l'éviction des séparatistes. Victoire ? Plutôt révélateur : quand deux factions censées former un même camp se battent pour des provinces entières, l'idée d'un gouvernement unifié relève du protocole diplomatique, pas de la réalité politique.
Le schisme entre Riyad et Abou Dhabi explique beaucoup de cette incohérence. L'Arabie saoudite a misé sur les loyalistes classiques et l'autorité centrale ; les Émirats ont armé et financé le Conseil de transition du Sud, dont l'ambition séparatiste contredit frontalement l'objectif affiché de reconquête nationale. Tant que ces deux puissances tutrices joueront des partitions divergentes, les factions qu'elles soutiennent continueront de se tirer dessus entre deux offensives contre les Houthis.
À Sanaa, ces contradictions sont observées avec une satisfaction non dissimulée. Abdulmalik al-Houthi dirige le nord du pays avec la méthode d'un régime qui a compris qu'il n'avait plus grand-chose à craindre de ses adversaires. La dissidence est étouffée, les déplacements des femmes sévèrement encadrés, l'administration consolidée sur un modèle qui doit plus à Téhéran qu'à n'importe quelle tradition républicaine yéménite. Et le mouvement continue de détenir cette carte maîtresse que la diplomatie internationale n'a pas su lui retirer : la capacité de verrouiller Bab el-Mandeb, de frapper les tankers, de transformer le commerce mondial en variable d'ajustement d'un conflit local.
Ce que les négociateurs de paix affrontent aujourd'hui, c'est l'héritage d'une unification ratée dès sa conception. En 1990, quand les deux Yémens ont fusionné, le sud n'avait pas vraiment le choix : l'URSS venait de s'effondrer, emportant avec elle les subsides qui maintenaient à flot le seul régime marxiste du monde arabe. L'union était une capitulation habillée en projet politique. Quatre ans plus tard, les élites sudistes, marginalisées par le nord, tentaient la sécession. Elles ont été écrasées militairement en deux mois. La prise d'Aden en 1994 n'a jamais été digérée — et c'est précisément cette mémoire que le Conseil de transition du Sud instrumentalise encore aujourd'hui.
La rébellion houthie a une généalogie différente, mais une logique similaire : celle d'une périphérie qui a décidé de ne plus subir. Les zaïdites du nord-ouest, dont les imams ont gouverné une large portion du territoire pendant des siècles, ont vu leur identité religieuse et culturelle grignotée par un prosélytisme salafiste financé depuis le Golfe. Six guerres successives contre l'armée régulière, dans des reliefs montagneux qui annulaient la supériorité en armement de l'adversaire, ont produit une milice d'une efficacité redoutable. Quand les manifestations de 2011 ont emporté Saleh après trente ans de pouvoir, puis que son successeur Hadi a géré la transition avec une incompétence remarquable, les Houthis ont simplement ramassé ce que la déliquescence de l'État laissait à portée de main. Sanaa est tombée en quelques jours en 2014. La coalition saoudienne, lancée au printemps 2015 avec la certitude de renverser rapidement la situation, n'y a rien changé.
Dix ans plus tard, les lignes n'ont quasiment pas bougé. Et les Houthis, parfaitement conscients qu'ils négocient depuis une position de force, refusent tout compromis sur l'essentiel. Les pourparlers en cours achoppen sur deux points concrets — le partage des revenus pétroliers et le financement des fonctionnaires — qui ne sont que la traduction comptable d'un désaccord beaucoup plus profond : qui gouverne, et avec quelle légitimité ?
Ce blocage diplomatique se déroule pendant que 23 millions de Yéménites dépendent d'une aide humanitaire dont les financements s'effritent. Les donateurs internationaux, sollicités par trop de crises simultanément, ont progressivement réduit leurs contributions. Dans les zones gouvernementales, l'effondrement de la monnaie a laminé le pouvoir d'achat de familles qui n'avaient déjà plus grand-chose. Le choléra revient, régulièrement, parce que les réseaux d'assainissement n'ont jamais été réparés. Cette catastrophe humanitaire est suffisamment documentée, suffisamment ancienne, pour ne plus faire les unes — ce qui constitue peut-être, à l'échelle des responsabilités collectives, le fait le plus accablant de toute cette histoire.
L'internationalisation du conflit via la mer Rouge a paradoxalement rendu sa résolution plus difficile. Les Houthis y ont gagné une visibilité stratégique qu'ils n'avaient pas, et une monnaie d'échange supplémentaire dans des négociations qui dépassent désormais largement le cadre yéménite. Tant que la confrontation entre l'Iran et les puissances occidentales n'aura pas trouvé une forme de stabilisation, Bab el-Mandeb restera un levier que personne à Sanaa n'a intérêt à abandonner.
Ce qui se dessine, au bout du compte, ce n'est pas un Yémen qui se reconstruit. C'est un pays qui se pétrifie dans sa fracture : un nord gouverné par une administration théocratique qui n'a plus rien à prouver, un sud morcelé entre fiefs rivaux que ni Riyad ni Abou Dhabi ne parviennent à discipliner, une autorité centrale qui existe dans les communiqués officiels mais guère ailleurs. La comparaison avec les Balkans des années 1990 est devenue un lieu commun dans les cercles diplomatiques — non parce qu'elle est fausse, mais parce qu'elle dit quelque chose de vrai sur la durée. Les Balkans ont mis trente ans à trouver un équilibre précaire. Pour le Yémen, personne ne semble pressé de commencer à compter.