MEMOIRE D URNES
Le référendum permanent d'une nation fracturée

Quatre élections en deux ans. À un moment, il faut se demander si ce n'est plus un dysfonctionnement mais un mode de gouvernement.
Le 23 mars 2021, les Israéliens retournaient aux urnes — pour la quatrième fois depuis avril 2019 — avec une lassitude que les bureaux de vote mesuraient aussi bien que les instituts de sondage. Ce quatrième scrutin législatif anticipé n'avait rien d'une simple crise de coalition. Il révélait quelque chose de plus profond : un pays dont le débat public s'était réduit, presque entièrement, à la question d'un seul homme.
Benjamin Netanyahou occupe le pouvoir depuis si longtemps — plus que David Ben Gourion, fondateur de l'État — qu'il est devenu impossible de penser la politique israélienne sans lui. Il en est à la fois le centre de gravité et le principal facteur de désintégration. La droite idéologique, majoritaire dans l'opinion, se présentait à ce scrutin en ordre dispersé : Gideon Saar avait claqué la porte du Likoud pour fonder Nouvel Espoir, emportant avec lui les conservateurs que les procédures judiciaires rendaient inconfortables ; Naftali Bennett cultivait l'ambiguïté avec le talent d'un joueur de poker professionnel ; Avigdor Lieberman, lui, n'avait qu'un seul sujet — tarir les subsides aux ultraorthodoxes — et s'y tenait avec la constance d'un obsessionnel. Face à eux, Yair Lapid avait fait un pari contre-intuitif : ne pas réclamer le poste de Premier ministre pour ne pas effrayer les électeurs de droite modérée dont il avait besoin. Ce renoncement tactique allait s'avérer payant.
Netanyahou, lui, entrait en campagne avec un bilan objectivement solide. La campagne vaccinale avait été menée à un rythme que la plupart des démocraties occidentales observaient avec une stupéfaction teintée d'envie. Les accords d'Abraham — normalisation avec les Émirats, Bahreïn, le Maroc, le Soudan — avaient redessiné la carte régionale sans qu'une seule balle soit tirée. Il incarnait l'homme d'État, et il le savait. Le problème, c'est que les trois chefs d'inculpation — corruption, fraude, abus de confiance — qu'il continuait de dénoncer comme une cabale judiciaro-médiatique pesaient tout autant dans l'urne que ses succès diplomatiques.
Le résultat fut à la hauteur du chaos ambiant : un blocage. Le Likoud arrivait en tête avec trente sièges, Yesh Atid en obtenait dix-sept. Le bloc Netanyahou plafonnait à cinquante-deux — neuf de moins que la majorité absolue. Le camp d'en face en comptait cinquante-sept, mais ne pouvait pas non plus gouverner seul. Les arbitres s'appelaient Bennett — sept sièges — et Mansour Abbas, dont le mouvement islamiste Raam avait fait le choix historique, et risqué, de rompre avec la tradition arabe d'opposition systématique pour monnayer une participation directe au pouvoir. Quatre sièges qui allaient tout changer.
Ce que cette élection révélait, au fond, c'est une société qui avait cessé de débattre de politique pour débattre d'elle-même. La question palestinienne ? Reléguée à l'arrière-plan, gérée de facto par la voie sécuritaire ou absorbée dans la rhétorique des accords d'Abraham. L'économie post-pandémie ? Mentionnée dans les programmes, absente des campagnes. Le vrai clivage n'était pas droite-gauche. Il opposait une Israël laïque et urbaine qui voyait dans Netanyahou une menace pour l'État de droit, à une Israël religieuse et périphérique qui voyait dans ses poursuites la vengeance d'un establishment hostile. Ce fossé-là ne se résout pas dans une urne.
La suite fut à la hauteur des attentes — c'est-à-dire imprévisible. Après l'échec prévisible de Netanyahou à former une coalition, Lapid reçut le mandat présidentiel. Les négociations se déroulèrent sur fond de bombardements à Gaza et d'émeutes intercommunautaires dans les villes mixtes — Lod, Acre, Haïfa — des violences que beaucoup d'Israéliens n'avaient jamais vues de leur vie. C'est dans ce contexte que l'improbable se produisit : début juin 2021, Bennett et Lapid signaient un accord réunissant huit partis aux idéologies incompatibles, avec pour la première fois un parti arabe — Raam — officiellement intégré à la majorité gouvernementale. Netanyahou quittait le pouvoir.
On sait ce qui suivit. La coalition de changement ne tint pas deux ans. Fin 2022, Netanyahou revenait à la tête du gouvernement le plus droitier de l'histoire du pays. La réforme judiciaire de 2023 mit des centaines de milliers d'Israéliens dans la rue pendant des mois. Et le 7 octobre 2023 rendit toutes ces querelles institutionnelles soudainement dérisoires — et rétrospectivement coûteuses. Des années à débattre de la composition des tribunaux suprêmes pendant que la frontière avec Gaza était sous-surveillée.
L'élection de mars 2021 restera comme le moment où Israël a regardé dans un miroir et refusé ce qu'il y voyait. Un système proportionnel qui garantit la représentation de chaque fragment de la société, mais distribue le pouvoir de blocage à ses marges. Des coalitions qui se forment contre plutôt que pour. Un débat public capturé par la figure d'un seul homme au détriment des dossiers qui, eux, n'attendent pas. Ce n'est pas une singularité israélienne — beaucoup de démocraties s'y reconnaîtraient. Mais peu d'entre elles évoluent dans un environnement régional aussi peu indulgent pour les erreurs de calendrier.