MEMOIRE D URNES

L'aube ambivalente de la souveraineté tunisienne

Cinq jours. C'est le délai qui sépare la signature du protocole franco-tunisien du 20 mars 1956 et le scrutin constituant du 25. Cinq jours pour passer de la reconnaissance internationale de l'indépendance à sa mise en scène électorale. La rapidité n'était pas accidentelle. Elle disait quelque chose sur la nature du projet politique en cours : ne pas laisser le temps à d'autres de s'organiser.

Le Néo-Destour avait mis vingt ans à construire ce moment. Depuis la scission de 1934 — rupture avec le vieux Destour jugé trop timoré, trop bourgeois, trop attaché aux pétitions bien rédigées — la nouvelle formation avait quadrillé le pays avec une discipline que ses adversaires coloniaux n'avaient pas toujours prise au sérieux, jusqu'à ce qu'il soit trop tard. Les militants allaient dans les souks, dans les cafés, dans les villages des hautes steppes où personne ne lisait les journaux. Cette présence capillaire, construite dans la clandestinité et les années de répression, lui avait conféré une légitimité que ni les urnes ni les décrets ne pouvaient fabriquer. En 1956, le Néo-Destour n'avait pas besoin de gagner une élection pour gouverner. Il gouvernait déjà, de fait. L'élection était la formalisation d'un état de choses.

Mais la scène politique du printemps 1956 n'est pas celle que la mémoire officielle a voulu retenir. Quelques mois avant le scrutin, le mouvement nationaliste s'était déchiré avec une violence que ses historiens ont longtemps minimisée. Une frange radicale — panarabiste, hostile aux accords de 1955, persuadée que Bourguiba avait bradé l'indépendance en acceptant le maintien de la présence militaire française — avait rompu et entraîné derrière elle plusieurs milliers de combattants armés, les fellaghas qui refusaient de déposer les armes. Ce qu'on appelle pudiquement la "crise youssefiste", du nom de Salah Ben Youssef, son leader, fut réglée militairement. Ben Youssef s'exila au Caire — il serait assassiné en 1961 à Francfort, dans des circonstances que les archives tunisiennes n'ont jamais totalement éclairées. Ses partisans furent emprisonnés, pourchassés ou neutralisés. Les historiens tunisiens restent partagés sur l'ampleur réelle du soutien populaire à cette tendance : était-ce une dissidence marginale ou un courant de fond qui portait une vision alternative de l'indépendance ? La question ne fut jamais tranchée démocratiquement. Elle fut tranchée autrement.

Au moment du vote, donc, l'opposition était muette. Pas convaincue — muette.

Le mode de scrutin choisi achevait le tableau : liste unique majoritaire à un tour. Un système conçu non pour traduire la diversité de l'opinion mais pour l'écraser. Le Néo-Destour avait en outre absorbé dans une coalition officielle la principale centrale syndicale, l'UGTT — dont le fondateur, Farhat Hached, avait été assassiné par la Main Rouge en 1952, et dont le prestige moral était intact. Avec les organisations patronales et agricoles dans le même attelage, la coalition couvrait théoriquement l'ensemble du spectre social. Les quelques listes indépendantes ou communistes qui se risquèrent à se présenter n'avaient ni argent, ni presse, ni protection physique garantie. Elles furent surtout utiles à une chose : donner l'apparence d'un pluralisme que personne, sur le moment, ne cherchait vraiment à simuler.

Le 25 mars, les Tunisiens votèrent massivement. Pour beaucoup, c'était la première fois qu'ils glissaient un bulletin dans une urne dans un pays qui leur appartenait. Cette dimension-là était réelle, sincère, irréductible aux calculs politiques des dirigeants. La ferveur n'était pas jouée. Les résultats, en revanche, étaient courus d'avance : 98 sièges sur 98. Score parfait. L'Assemblée constituante avait pour mission de rédiger une Constitution. Elle mit trois ans. Les décrets, eux, n'attendirent pas.

Dès l'été 1956, Bourguiba fit promulguer le Code du statut personnel : abolition de la polygamie, divorce judiciaire accessible aux deux époux, âge minimum au mariage. Réforme radicale, audacieuse, sans équivalent dans le monde arabe de l'époque. Et imposée par décret gouvernemental, sans débat parlementaire réel, dans un pays qui venait tout juste de voter. On peut y lire le signe d'un modernisme sincère et pressé — Bourguiba croyait réellement à ce qu'il faisait. On peut aussi y lire la confirmation que l'Assemblée n'était pas un lieu de délibération mais un lieu de validation. Les deux lectures ne s'excluent pas. C'est précisément ce qui rend ce moment historique inconfortable : les avancées les plus progressistes du régime naissant furent produites par ses mécanismes les plus autoritaires.

Le 25 juillet 1957, les constituants votèrent à l'unanimité l'abolition de la monarchie husseinite. La République fut proclamée, Bourguiba en prit la présidence. Le bey Mohammed Lamine, vieillissant, fut dépossédé de ses titres et assigné à résidence. Fin de règne sans éclat pour une dynastie qui avait fini par miser sur le mauvais cheval. Ce n'était pas la première fois dans l'histoire que la légitimité d'un régime servait à liquider celle du précédent — mais rarement le passage avait été aussi propre, aussi peu contesté, aussi peu discuté.

La Constitution fut finalement promulguée en juin 1959. Elle affirmait les principes républicains, les libertés fondamentales, la souveraineté du peuple. Et elle installait un présidentialisme à la concentration de pouvoir telle que les équilibres institutionnels n'existaient qu'à titre décoratif. Ce n'était pas une dérive par rapport au projet initial : c'était le projet initial, mis en forme constitutionnelle avec un léger retard.

L'environnement régional complétait le tableau. Pendant que les Tunisiens votaient au printemps 1956, la guerre d'Algérie battait son plein. Bourguiba avait soutenu le FLN — moralement, diplomatiquement, logistiquement — tout en maintenant avec Paris une relation de dépendance économique que l'indépendance formelle n'avait pas effacée. L'équation était intenable et il la tint pourtant pendant des années, au prix d'une série de crises dont la plus grave — le bombardement français de Sakiet Sidi Youssef en février 1958, sur le territoire tunisien, faisant 79 morts civils — faillit tout faire basculer. La souveraineté proclamée en mars 1956 se heurtait, au quotidien, aux limites que la géographie et l'économie imposaient à un petit État encore sous perfusion française.

Ce que révèle le scrutin du 25 mars 1956, au fond, c'est moins la trahison d'un idéal démocratique que la logique propre des indépendances de cette génération. Les dirigeants nationalistes de l'époque — en Tunisie, au Maroc, en Asie — ne croyaient pas au pluralisme parlementaire comme condition préalable au développement. Ils croyaient à l'État fort, à l'élite éclairée, à la modernisation par le haut. Bourguiba n'était pas hypocrite quand il parlait de démocratie : il avait une définition différente du mot. La question que la Tunisie a mis un demi-siècle à poser publiquement — et que la révolution de 2011 a posée à sa façon, sans y répondre définitivement — est celle-ci : peut-on hériter d'une telle fondation et construire malgré elle un État de droit ? La réponse reste ouverte.