MEMOIRE D URNES

L'avènement du grand restaurateur et la genèse d'un empire sécuritaire

Relire les analyses publiées en mars 2000 sur l'élection russe est une expérience étrange. Pas tant parce qu'elles se sont trompées sur les faits — la plupart décrivaient correctement la mécanique du scrutin — mais parce qu'elles regardaient la bonne scène en ignorant la pièce. On y chroniquait un transfert de pouvoir ordonné dans un pays enfin stabilisé. On y saluait, parfois avec un peu de soulagement, la fin du chaos Eltsine. Certains y voyaient même les prémices d'une normalisation progressive. Il faut les relire pour comprendre à quel point le pire peut arriver sous des dehors de bon sens.

La Russie de 1999 n'est pourtant pas difficile à décrire. Le krach d'août 1998 a liquidé ce qui restait des économies populaires. Les privatisations des années 1990 — baptisées réformes — ont concentré les actifs stratégiques du pays entre les mains d'une poignée d'hommes que personne n'avait élus et que presque tout le monde méprisait. Eltsine, malade, délégitimé, souvent perçu comme leur caution juridique davantage que comme un chef d'État, ne gouverne plus grand-chose. Et au printemps 1999, les frappes de l'OTAN sur la Yougoslavie — sans résolution onusienne, conduites par une alliance atlantique qui ne juge plus nécessaire de solliciter Moscou — infligent à la Russie une humiliation que ni sa droite ni ses libéraux ne digèrent vraiment.

C'est dans ce contexte que les immeubles sautent. Bouïnaksk d'abord, puis Moscou deux fois en cinq jours — 9 et 13 septembre 1999 — puis Volgodonsk. Des centaines de morts dans leur sommeil. Les enquêtes indépendantes n'ont jamais établi de façon indiscutable qui avait ordonné ces attentats : une lacune qui continue d'alimenter des hypothèses sérieuses sur l'implication possible des services de sécurité russes eux-mêmes, hypothèses que Moscou a toujours réfutées avec une brutalité qui tenait lieu d'argument. Peu importe, d'une certaine façon : sur le moment, personne en Russie ne doute que les coupables désignés sont les bons, et Vladimir Poutine, Premier ministre depuis à peine trois mois, dispose d'un levier que ses prédécesseurs n'avaient pas eu — une population terrifiée, avide qu'on lui désigne un ennemi et qu'on lui promette de l'en débarrasser.

La deuxième guerre de Tchétchénie commence. Poutine promet de traquer les terroristes « jusque dans les chiottes ». La formule est vulgaire et délibérément choisie pour l'être. Elle parle à une société qui ne veut plus de discours policés d'hommes politiques qu'elle n'a pas élus et qui l'ont appauvrie. Il est à peine connu ; six mois plus tard, il est le dirigeant le plus populaire du pays. On peut trouver cette trajectoire cynique — elle l'est — sans ignorer qu'elle répondait à quelque chose de réel dans la société russe de l'époque.

La suite est bien connue dans ses grandes lignes, moins dans sa mécanique précise. Le 31 décembre 1999, Eltsine démissionne en direct lors de ses vœux, demande pardon au peuple russe — un moment télévisuel déroutant, presque indécent dans son pathos — et nomme Poutine président par intérim. L'élection présidentielle, initialement prévue en juin, est avancée à mars. Ce calendrier compressé n'est pas anodin : il prive les opposants du temps nécessaire pour s'organiser, collecter des signatures, structurer une campagne. Poutine, lui, n'en a pas besoin. Il est déjà à l'Élysée — pardon, au Kremlin — et peut se contenter de gouverner pendant que ses concurrents courent après le temps.
Il refuse tout débat télévisé. Cette décision, présentée alors comme un choix tactique, révèle en réalité quelque chose de plus profond sur la conception du pouvoir qui s'installe. Un chef d'État ne discute pas avec des candidats : il agit, il décide, il est filmé aux commandes d'un avion de chasse en route pour le front du Caucase. La verticalité n'est pas une méthode de gouvernance qu'il adoptera une fois élu — c'est le message même de sa campagne.

Le paysage des candidatures adverses mérite qu'on s'y arrête un instant, non pour y chercher un suspense qui n'a jamais existé, mais parce qu'il dit quelque chose sur les lignes de fracture d'une société. Guennadi Ziouganov, candidat communiste, n'est pas le pantin qu'on décrit parfois. Il représente un électorat réel — retraités, ouvriers, habitants des villes moyennes dévastées par la désindustrialisation — qui a perdu concrètement quelque chose dans les années 1990 et cherche non pas le retour à l'URSS mais la fin du pillage. Ziouganov le sait et joue dessus. Il n'est pas ridicule ; il est simplement inaudible auprès des moins de cinquante ans. Grigori Iavlinski, lui, incarne une Russie libérale et pro-européenne qui existe — qui a existé — et qui sera peu à peu étouffée dans les années suivantes. Son problème n'est pas son programme, qui tient la route ; c'est que le mot « libéral » est devenu, après dix ans de thérapie de choc, une injure dans les milieux populaires russes. Jirinovski, enfin, fait son travail habituel : il absorbe la rage, rend les autres modérés par comparaison, et sera toujours là au prochain scrutin.

Le 26 mars, Poutine est élu au premier tour avec 52 % des voix, contre 29 % pour Ziouganov et moins de 6 % pour Iavlinski. Des observateurs indépendants relèvent des pressions administratives dans plusieurs régions. L'ampleur du résultat rend la contestation inaudible, et de toute façon une fraction majoritaire de la population russe accueille le résultat avec ce qui ressemble moins à de l'enthousiasme qu'à de l'épuisement soulagé.

Les premiers mois de mandat confirment le diagnostic. Les gouverneurs régionaux, qui avaient développé sous Eltsine des prérogatives quasi féodales, sont encadrés par sept nouveaux districts fédéraux placés sous autorité présidentielle directe — souvent confiés à des généraux ou des officiers des services. Les oligarques qui avaient des ambitions politiques ou des médias indépendants commencent à recevoir le message : Goussinski part à l'été 2000, Berezovski peu après. NTV, la principale chaîne d'information privée, est reprise en main. La tragédie du Koursk, en août — un sous-marin nucléaire qui coule en mer de Barents avec 118 hommes à bord, pendant que Poutine tarde plusieurs jours à rentrer de vacances — produit un moment de pression médiatique réelle. Mais la machine à fabriquer du consensus est déjà assez rodée pour l'absorber.

Ce qui frappe, avec le recul, c'est moins la brutalité du basculement que sa lenteur apparente. Pendant plusieurs années après 2000, des correspondants étrangers sérieux, des diplomates, des économistes continuent de débattre pour savoir si Poutine est un modernisateur autoritaire — type Lee Kuan Yew, disaient certains — ou un autocrate classique. La rente pétrolière, qui enfle spectaculairement à partir de 2003, permet d'élever le niveau de vie d'une partie de la population et d'acheter une adhésion que la terreur seule n'aurait pas produite. La répression reste ciblée, les élections continuent d'exister sous forme fantoche, quelques journaux d'opposition survivent en marge. On peut raisonnablement se demander si le tournant était inévitable dès 2000 ou si des choix précis — l'invasion de la Géorgie en 2008, le retour à la présidence en 2012 après l'intermède Medvedev, l'annexion de la Crimée en 2014 — représentent des bifurcations réelles. La question n'est pas tranchée. Ce qui est sûr, c'est que le système installé en 2000 contenait tous les instruments nécessaires pour aller jusqu'au bout de sa propre logique, et qu'il l'a fait.

Aujourd'hui, les candidats qui affrontaient Poutine en mars 2000 appartiennent à un monde révolu. L'opposition libérale russe, dans sa version organisée et publique, a été liquidée — assassinée pour certains, emprisonnée dans des conditions qui sont des formes lentes de mort pour d'autres, ou contrainte à un exil sans retour prévisible. La télévision nationale est un instrument de guerre psychologique. Le Parlement vote. La justice condamne. Et la Russie, qui pouvait encore en 2000 se raconter l'histoire d'un pays cherchant sa voie entre Est et Ouest, mène une guerre de reconquête territoriale en Europe que personne, ou presque, n'anticipait en regardant les résultats de ce dimanche de mars.

Ce n'est pas que les signes manquaient. C'est qu'on a choisi, collectivement, de les interpréter autrement.