UN JOUR, UN PAYS

Le mirage d'une paix centrafricaine sous la garde des mercenaires étrangers

Faustin-Archange Touadéra a été réélu le 28 décembre 2025 avec 77,90 % des suffrages, selon le décompte final de la Cour constitutionnelle. Anicet-Georges Dologuélé, principal adversaire, a recueilli autour de 14 % des voix. Le chiffre dit tout d'une opposition réduite à l'impuissance. Ce troisième mandat s'inscrit dans un cycle électoral qui se prolonge jusqu'en avril 2026 avec les législatives — une séquence qui referme méthodiquement les espaces de contestation à Bangui.

La mécanique de cette domination a été préparée de longue date. La révision constitutionnelle de 2023 a supprimé la limitation des mandats et allongé leur durée. Ce n'était pas une réforme institutionnelle neutre : c'était une reconfiguration du régime pour le rendre irréversible. L'élection de décembre n'en est que la validation formelle. Les observateurs internationaux ont noté la logistique remarquable déployée par la MINUSCA pour acheminer le matériel électoral dans des zones enclavées — ce qui dit en creux jusqu'où s'étend le désert administratif de l'État centrafricain.

Ce qui maintient ce pouvoir debout n'est pas l'armée nationale, encore en reconstruction sous l'autorité du Premier ministre Félix Moloua. Ce sont les paramilitaires russes et les contingents rwandais qui constituent la véritable force de protection du régime depuis la tentative de prise de Bangui fin 2020. Cette offensive rebelle, repoussée in extremis grâce à leur intervention, a tout changé dans le contrat politique centrafricain : l'État a ouvertement délégué sa survie à des puissances étrangères en échange d'un accès privilégié à ses ressources. La pacification partielle qu'on observe aujourd'hui dans la capitale est réelle — et son prix est considérable.

Conscient des limites de cette dépendance exclusive, Touadéra multiplie depuis les signaux de diversification diplomatique. L'appel d'Emmanuel Macron vers le 23 janvier 2026, au lendemain des résultats définitifs, s'inscrit dans la feuille de route esquissée à l'Élysée en avril 2024 — un dégel calculé, ni chaleureux ni gratuit. Bangui a besoin des bailleurs internationaux pour équilibrer un budget que son allié oriental ne peut pas structurellement financer. Ce double jeu dit moins une souveraineté retrouvée qu'une survie négociée entre créanciers.

Pour comprendre à quel point cette fragilité est structurelle, il faut remonter à l'acte fondateur manqué : la mort de Barthélemy Boganda dans un accident d'avion en 1959, quelques mois avant l'indépendance. Le père fondateur emporte avec lui son projet d'une grande république d'Afrique centrale. Son neveu David Dacko hérite d'un État embryonnaire aux frontières artificielles et instaure presque aussitôt un régime de parti unique. L'irruption de l'armée dans la politique devient dès lors un schéma récurrent.

Jean-Bedel Bokassa s'empare du pouvoir en 1965 et le conserve jusqu'à son délire impérial de 1977, couronné à grand frais sous le regard accommodant de Paris, soucieux de ses intérêts miniers. La France organise sa chute deux ans plus tard. Cet épisode fixe une constante : la souveraineté centrafricaine a toujours été conditionnelle, suspendue aux calculs d'une puissance extérieure ou d'une autre. Le général André Kolingba maintient la chape de plomb dans les années 1980, avant de concéder des élections multipartites en 1993 sous la pression internationale. Ange-Félix Patassé, premier président véritablement élu, s'enfonce dans la paranoïa et s'appuie sur des milices privées qui déclenchent plusieurs mutineries — détruisant au passage ce qui restait de tissu institutionnel.

François Bozizé prend le pouvoir par les armes en 2003 et administre le pays pendant dix ans en ignorant les provinces du Nord. Ces régions, peuplées d'éleveurs nomades et de communautés historiquement marginalisées, deviennent un réservoir de frustrations que l'incurie de Bangui transforme en base de recrutement pour les groupes armés. Bozizé ne le voit pas venir. La coalition Séléka déferle en 2012-2013 avec une facilité qui mesure l'état de décomposition de l'armée nationale. Elle s'empare de la capitale au printemps 2013, contraignant Bozizé à la fuite. Les milices anti-balaka se forment en réaction aux exactions de la Séléka : ce qui était un conflit socio-économique vire à la guerre confessionnelle. Les massacres intercommunautaires et l'exode de masse qui s'ensuivent forcent la communauté internationale à intervenir.

L'interposition internationale, puis le déploiement de la MINUSCA, empêche le pire. Le gouvernement de transition de Catherine Samba-Panza sauve l'architecture de l'État de l'effondrement total. Les élections de 2016, tenues dans ce contexte de ruine, restent une performance. C'est dans cette séquence que Touadéra accède au pouvoir, porteur d'un espoir réel — vite rattrapé par la résistance des groupes armés. L'accord de paix de Khartoum en février 2019 n'offre qu'un répit de quelques mois avant que la coalition rebelle de fin 2020 ne relance le cycle.

Ce qui se joue depuis lors est d'une logique implacable : les ressources naturelles du pays — or, diamants, bois précieux — ne financent pas le développement national. Elles rémunèrent la protection du régime. Les concessions accordées aux sociétés liées aux partenaires sécuritaires russes et rwandais matérialisent ce tribut. Le Trésor public en sort asséché, les investissements sociaux impossibles. La République centrafricaine cumule ainsi l'un des sous-sols les plus riches du continent et l'un des indices de développement humain les plus bas au monde. Ce n'est pas un paradoxe — c'est le résultat d'un système.

La diplomatie de Bangui courtise désormais les monarchies du Golfe et divers partenaires émergents pour attirer des capitaux. Le Rwanda consolide ses positions sur les corridors logistiques et miniers. La Russie conserve son statut de bouclier de dernier recours. Cette navigation transactionnelle permanente dit ce qu'est réellement ce régime : un pouvoir qui a perdu la maîtrise de son propre territoire et qui monnaye ce qui lui reste de souveraineté pour se maintenir. L'accalmie actuelle ressemble moins à une paix qu'à un équilibre de forces que chacun peut rompre selon ses intérêts.