MEMOIRE D URNES

Le sacre de l'alternance nigériane et les mirages de la rupture

En 2023, Bola Tinubu a gagné la présidence nigériane sous les couleurs du même Congrès des progressistes qui avait porté Buhari au pouvoir huit ans plus tôt. L'homme avait lui-même fabriqué la victoire de 2015, finançant la coalition, choisissant le candidat, tissant les alliances. Il en récoltait enfin les fruits. Voilà ce que l'histoire retient de l'« alternance miracle » du 28 mars 2015 : le système politique nigérian l'a digérée sans en être transformé.

Ce serait pourtant réducteur d'en rester là. Ce jour-là, quelque chose s'est passé qui ne s'était jamais passé depuis l'indépendance de 1960 : un président sortant a perdu une élection et l'a reconnu. Goodluck Jonathan aurait pu ne pas décrocher son téléphone. Des généraux proches du pouvoir, des gouverneurs propriétaires de leurs urnes, une caisse de campagne alimentée par les milliards de la NNPC — tous les ingrédients d'un hold-up électoral étaient réunis. Il a choisi autrement. Ce geste-là ne se ramène pas à un calcul politique : c'est une décision personnelle, prise sous pression, et elle a évité au pays une violence dont personne ne peut mesurer rétrospectivement l'ampleur.

Mais un homme qui accepte sa défaite ne suffit pas à réformer un État. C'est là que le récit de la rupture vacille. Buhari est arrivé au pouvoir avec une réputation d'incorruptible forgée sous la dictature militaire des années 1980 — une époque où l'incorruptibilité consistait à emprisonner ses adversaires sans procès. Face à la récession déclenchée par l'effondrement des cours du brut, il s'est révélé paralytique. Six mois pour former un gouvernement. Deux ans pour admettre que la diversification économique ne se décrète pas. La croisade anticoruption, réclamée par des millions d'électeurs, s'est transformée en outil de règlement de comptes sélectif, poursuivant les adversaires du régime et épargnant les alliés. Le Boko Haram, certes repoussé hors des grandes villes, a essaimé dans le nord-ouest sous d'autres formes — enlèvements de masse, pillages de villages entiers — pendant que l'armée célébrait des victoires territoriales qui ne protégeaient personne.

Ce que 2015 n'a pas changé, c'est l'architecture profonde du pouvoir nigérian. Le pays reste gouverné par une poignée d'hommes qui arbitrent entre eux la distribution de la rente pétrolière, co-optent les oppositions émergentes avant qu'elles ne deviennent des menaces, et organisent des élections suffisamment compétitives pour maintenir une légitimité internationale sans jamais laisser l'alternance toucher aux fondations. 

Tinubu est le produit parfait de ce système : il a fait basculer l'élection de 2015, survécu à celle de 2019, et s'est payé la présidence en 2023 avec la monnaie de sa patience. La thérapie de choc qu'il a imposée depuis — fin des subventions aux carburants, dévaluation brutale du naira — a ravagé le pouvoir d'achat des classes populaires au nom d'une orthodoxie macroéconomique applaudie par le FMI. La croissance tient sur le papier. Dans les marchés de Lagos, elle est invisible.

L'élection de 2015 mérite d'être célébrée pour ce qu'elle a réellement accompli : elle a prouvé que le vote pouvait défaire un président nigérian. C'est un acquis institutionnel réel, pas une métaphore. Mais elle n'a pas prouvé que le vote pouvait changer l'État nigérian. Ces deux choses ne sont pas la même chose, et onze ans de désenchantement populaire l'ont confirmé plus clairement qu'aucun éditorial ne saurait le faire.