UN JOUR, UN PAYS

Le Liban dans l'abîme : l'impossible souveraineté

Mars 2026. Le Liban brûle à nouveau. Les bombardements israéliens s'abattent sur le Sud, la Bekaa et la banlieue sud de Beyrouth avec une intensité qui rappelle les heures les plus sombres du pays. Des centaines de milliers de civils fuient. Plus d'un million de déplacés, selon les autorités libanaises et les ONG présentes sur le terrain. Des enfants, des secouristes, des quartiers entiers réduits en poussière. Le fracas est total.
Face à ce déluge de feu, l'État libanais regarde. Il ne peut guère faire autre chose.

Pourtant, les signaux d'un renouveau institutionnel n'avaient pas manqué. L'élection en janvier 2025 du général Joseph Aoun à la présidence de la République avait mis fin à plus de deux ans de vide au sommet de l'État. Ancien chef de l'armée, homme d'ordre par définition, Aoun avait promis de rendre à l'État le monopole de la force. Nawaf Salam, nommé Premier ministre et investi par le Parlement fin février 2025, avait dans la foulée affiché les mêmes ambitions réformatrices. Deux hommes sérieux, deux programmes crédibles, une fenêtre politique réelle — et pourtant, les décisions de guerre et de paix continuent d'échapper à Beyrouth. Elles se prennent ailleurs : à Téhéran, à Tel Aviv, à Washington.

C'est là le paradoxe libanais dans toute sa cruauté. Le pays dispose désormais d'un président, d'un gouvernement, d'un Parlement. Il n'a toujours pas d'État au sens plein du terme.

Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut remonter à l'origine — et même avant. Le Grand Liban naît en 1920, tracé par la main du général Gouraud au nom de la France mandataire. Les frontières sont dessinées pour protéger les chrétiens maronites, mais elles englobent dans le même mouvement des populations sunnites, chiites, druzes qui n'ont pas nécessairement demandé à former un seul et même pays. Dès le départ, l'entité est une construction fragile, un pari sur la coexistence. Le mandat français y greffe un système politique fondé sur la représentation confessionnelle : chaque communauté a ses quotas, ses postes, ses prérogatives.
L'indépendance, acquise en 1943 dans le contexte particulier de la guerre mondiale, consacre cette architecture dans le Pacte national, accord non écrit mais d'une force constitutionnelle réelle. La présidence revient aux maronites, la primature aux sunnites, la présidence du Parlement aux chiites. Pendant quelques décennies, l'édifice tient. Le Liban fait figure d'exception au Moyen-Orient — une économie de services dynamique, une presse libre, un cosmopolitisme affiché. La métaphore de la « Suisse de l'Orient » circule avec complaisance dans les chancelleries occidentales.
Elle ne survivra pas longtemps à l'épreuve des faits.

La question palestinienne fracture tout. L'afflux de réfugiés, puis l'implantation armée de l'OLP, transforment le territoire libanais en base arrière d'un conflit qui n'est pas le sien. Les tensions internes, déjà profondes, s'électrisent. En 1975, la guerre civile éclate. Quinze ans de massacres, de destructions, de partitions de fait. L'État s'effondre. À sa place, une mosaïque de milices confessionnelles se disputent les décombres.
Les accords de Taëf, conclus en 1989 sous l'égide de la Ligue arabe, mettent un terme formel aux combats. Ils rééquilibrent le système politique, dissolvent officiellement les milices — à une exception près. Le Hezbollah conserve ses armes au nom de la « résistance » contre l'occupation israélienne. C'est le germe de tout ce qui suivra.
La reconstruction s'opère sous tutelle syrienne. Damas tient les fils du jeu politique libanais pendant quinze ans. Quand cette tutelle prend fin, en 2005, à la faveur de l'émotion internationale soulevée par l'assassinat de Rafic Hariri, le vide sécuritaire n'est pas comblé par l'État — il l'est par le Hezbollah, qui s'impose progressivement comme l'acteur hégémonique, dotée d'un réseau social autonome, d'une capacité militaire que nulle armée régionale ne peut ignorer, et d'un droit de veto de fait sur la vie politique nationale.

En octobre 2019, la rue se réveille. Des centaines de milliers de Libanais descendent manifester contre la classe dirigeante, contre le système confessionnel, contre la corruption érigée en mode de gouvernement. Le mouvement est massif, transconfessionnel, inédit depuis des décennies. Il sera étouffé par la répression, puis par la pandémie, puis — coup de grâce — par l'explosion du port de Beyrouth en août 2020, catastrophe industrielle d'une ampleur sidérante qui achève de briser un pays déjà à genoux.
Depuis lors, la crise économique, engagée en réalité dès 2019, a tout ravagé. La livre libanaise a fondu. Les dépôts bancaires ont été confisqués de fait. Les services publics — école, santé, électricité — fonctionnent à l'état de vestige. Le pays survit par les transferts de sa diaspora, estimée à plusieurs millions de personnes réparties sur les cinq continents.

Le débat, récurrent et douloureux, sur l'utilisation des réserves d'or de la Banque du Liban pour indemniser les déposants spolié témoigne de l'étendue du désastre. Même cette option extrême — toucher au dernier actif tangible de l'État — est envisagée. Elle reste suspendue à une décision parlementaire que personne n'ose vraiment prendre.

Que restera-t-il du Liban après le printemps 2026 ?

La réponse dépend d'abord de l'issue militaire. Si le Hezbollah sort de cette confrontation durablement affaibli, les appels à son désarmement refont surface avec une force que les équilibres passés ne permettront plus d'étouffer. Si l'organisation parvient au contraire à préserver l'essentiel de sa structure et de son arsenal, la paralysie institutionnelle reprend ses droits — et avec elle, l'impossibilité de toute réforme sérieuse.
Au-delà de la guerre, c'est le modèle lui-même qui est en cause. Le confessionnalisme politique, imaginé il y a un siècle comme un mécanisme de coexistence entre communautés, est aujourd'hui perçu par un nombre croissant d'analystes comme le principal obstacle à l'émergence d'un État viable. Son abolition est inscrite dans la Constitution depuis Taëf. Elle n'a jamais eu lieu.

Tant que la citoyenneté restera subordonnée à l'appartenance communautaire, le Liban continuera de produire des gouvernements sans gouvernance, des institutions sans autorité, une souveraineté sans substance. Et le pays du cèdre continuera de payer, en sang et en exil, le prix d'une architecture politique que personne n'a eu le courage de réformer.