MEMOIRE D URNES

29 Mars 2008 : le crépuscule d'un patriarche, autopsie du séisme électoral zimbabwéen

Robert Mugabe n'avait pas perdu une élection depuis l'indépendance. Il allait en perdre deux en une seule nuit — et s'en sortir quand même.
Le 29 mars 2008, les Zimbabwéens sont appelés à voter dans un pays qui n'a plus d'économie au sens ordinaire du terme. Le PIB a fondu de plus de 40 % sur la décennie. Le chômage touche près de 80 % de la population active. L'hyperinflation, qui culminera en novembre avec un taux d'inflation annuelle exprimé en sextillions de pour cent, a depuis longtemps rendu la monnaie nationale décorative. Washington a qualifié Harare de « poste avancé de la tyrannie ». Les chancelleries occidentales sanctionnent. Et pourtant, les gens font la queue.

Le scrutin du 29 mars est inédit par sa configuration : élections présidentielle, législative, sénatoriale et locale regroupées pour la première fois. Ce choix logistique porte en lui un risque politique que le régime n'a pas mesuré. Morgan Tsvangirai, chef du Mouvement pour le changement démocratique, a ouvert sa campagne en février à Mutare sur deux promesses simples : une nouvelle constitution et une économie à reconstruire. Simba Makoni, ancien apparatchik de l'Union nationale africaine du Zimbabwe-Front patriotique, s'est déclaré candidat indépendant — fissure rare dans le bloc de l'élite dirigeante.

La machine électorale de l'État se déploie dans les formes habituelles, mais avec une nervosité inhabituelle. Tsvangirai signale publiquement que 600 000 bulletins de vote par correspondance ont été commandés pour à peine 30 000 électeurs légitimement éligibles à cette modalité. Les moniteurs internationaux relèvent des milliers d'électeurs fantômes dans des circonscriptions rurales. Les milices de jeunesse du parti et les vétérans de guerre sont mobilisés pour « encadrer » les territoires. Le vocabulaire reste celui de la normalité administrative. Les pratiques sont celles d'une élection que l'on prépare à contester.

Le jour du vote se déroule dans un calme relatif. C'est la nuit qui suit qui révèle l'étendue du désastre pour le régime.

La Commission électorale impose un black-out quasi total sur les résultats présidentiels pendant près de deux semaines, distillant au compte-gouttes les seuls chiffres locaux. Ce silence prolongé est lui-même un aveu. Les capitales africaines et occidentales l'interprètent immédiatement comme une tentative de préparer une riposte, militaire ou arithmétique. Pendant ce temps, Harare change de visage : les unités anti-émeutes et les contingents de l'armée investissent les artères principales. Un régime qui gagne n'a pas besoin de déployer ses blindés dans sa propre capitale.

La fracture parlementaire est annoncée en premier. Pour la première fois de son histoire, l'Union nationale africaine du Zimbabwe-Front patriotique perd le contrôle de la Chambre d'assemblée. Les factions du Mouvement pour le changement démocratique décrochent la majorité sur 210 sièges. C'est un séisme. Ce qui suit le confirme.
Le 2 mai, les résultats présidentiels sont finalement rendus publics : Tsvangirai obtient 47,9 % des voix, Mugabe 43,2 %, Makoni 8,3 %. Aucun candidat ne franchit le seuil des 50 % requis pour une victoire au premier tour. Un second tour est fixé au 27 juin.

Ce délai de huit semaines devient une opération punitive.

Les provinces qui ont voté massivement pour l'opposition sont systématiquement frappées. Les milices partisanes, couverts par les forces de sécurité, traquent les électeurs qui ne portent pas la marque d'encre indélébile attestant leur participation au vote — opérations baptisées « Où est l'encre ? » ou « Doigt rouge » dans le jargon de la répression. Plus de quatre-vingts militants et cadres du Mouvement pour le changement démocratique sont assassinés en quelques semaines. Des milliers de civils sont battus, torturés, déplacés de force.

Le 22 juin, Tsvangirai se retire. Il annonce qu'il ne participera pas à un scrutin transformé en opération de terreur, et cherche refuge à l'ambassade des Pays-Bas pour échapper aux menaces d'élimination physique que ses propres équipes qualifient de concrètes. Le 27 juin, Mugabe est réélu sans adversaire avec 85,5 % des suffrages.
Ce plébiscite fantôme déclenche une réaction continentale sans précédent. La Communauté de développement d'Afrique australe, le Parlement panafricain et l'Union africaine refusent de valider le processus. C'est rare — suffisamment rare pour contraindre Harare à accepter une médiation. Le président sud-africain Thabo Mbeki pilote les négociations qui aboutissent le 15 septembre à un accord de partage du pouvoir. En 2009, un gouvernement d'union nationale voit le jour. Mugabe conserve la présidence et les ministères régaliens. Tsvangirai obtient le titre de Premier ministre.

Ce n'est pas une transition démocratique. C'est la signature d'un régime qui a accepté de lâcher du lest dans les apparences pour préserver l'essentiel : l'immunité, les leviers de force, la continuité.

La leçon n'a pas été perdue par ceux qui ont administré cette répression. Emmerson Mnangagwa, l'un des architectes de la violence de 2008, est aujourd'hui à la tête du Zimbabwe depuis fin 2017. L'économie reste fragile — le Zimbabwe Gold, la monnaie adossée à l'or introduite en avril 2024, n'a pas mis fin aux dévaluations ni à une inflation qui tournait encore autour de 18 % fin 2023, loin des records de 2008 mais bien loin d'une stabilisation durable. La chambre parlementaire, dominée par le parti présidentiel, avance un projet de réforme constitutionnelle qui prévoit de prolonger le mandat de Mnangagwa jusqu'en 2030 et de supprimer l'élection présidentielle au suffrage universel direct, au profit d'un vote des seuls députés. L'opposition parle de coup d'État constitutionnel. Elle n'a pas tort sur la mécanique — mais elle connaît mieux que quiconque les limites de la dénonciation formelle face à un appareil qui a déjà démontré ce qu'il fait des urnes qui lui résistent.