NIGERIA - ANNIVERSAIRE
Bola Tinubu, le bâtisseur de Lagos et les sommets de la république nigériane

Bola Ahmed Tinubu n'a jamais exercé le pouvoir depuis un seul bureau. Gouverneur de Lagos entre 1999 et 2007, architecte occulte des partis pendant une décennie, puis président depuis mai 2023 — sa trajectoire ressemble moins à une carrière qu'à une stratégie de long terme menée avec une patience peu commune dans un système politique aussi volatil que le Nigeria.
L'homme est né le 29 mars 1952 à Lagos, dans une famille de commerçants. Sa mère présidait l'association des marchandes de l'État — détail qui compte, parce qu'il dit quelque chose sur l'école informelle dans laquelle il a grandi : celle des réseaux, des fidélités et des échanges. Lagos n'était pas encore indépendante ; elle était déjà une machine. Il fête aujourd'hui ses 74 ans.
À vingt-trois ans, il quitte le Nigeria pour Chicago. Il s'y inscrit au Richard J. Daley College, puis à la Chicago State University, en finançant ses études comme plongeur, chauffeur de taxi, gardien de nuit. En juin 1979, il décroche son diplôme en administration des affaires, comptabilité, avec mention. Ce passage américain le forme moins à l'idéologie qu'à la gestion — il en reviendra avec des outils, pas une vision du monde.
De retour sur le continent au début des années quatre-vingt, il intègre en 1983 la filiale nigériane d'un grand groupe pétrolier international, où il gravit les échelons jusqu'au poste de trésorier. Une décennie dans le secteur des hydrocarbures lui donne quelque chose que peu de politiciens africains possèdent : une compréhension intime des flux financiers qui irriguent — et faussent — les économies de rente comme celle du Nigeria.
Il épouse Oluremi en 1987. Elle sera élue sénatrice à plusieurs reprises. Six enfants. Un couple politique autant qu'intime, dont la cohésion est présentée par les observateurs de Lagos comme la métaphore de sa méthode globale : ne rien laisser hors de contrôle, tisser des loyautés durables.
L'entrée dans l'arène institutionnelle se fait en juillet 1993, lorsqu'il est élu sénateur de Lagos Ouest sous les couleurs du Parti social-démocrate. Il siège à la commission des finances et y applique ses réflexes comptables aux budgets fédéraux. L'expérience est brève : l'armée reprend la main fin 1993, annule les processus électoraux, dissout les institutions. Tinubu choisit la résistance. Il cofonde une coalition démocratique nationale qui exige le retour à un gouvernement civil, devient une cible pour les forces de sécurité et prend le chemin de l'exil en 1994. De l'étranger, il finance les mouvements d'opposition, entretient les réseaux internationaux, et se construit une image de républicain intransigeant que sa carrière ultérieure ne démentira pas toujours — mais qui lui sert.
Le décès du chef de l'État en 1998 rouvre la séquence civile. Tinubu revient, se porte candidat au poste de gouverneur de l'État de Lagos sous la bannière de l'Alliance pour la démocratie et est élu le 9 janvier 1999. Il prend ses fonctions le 29 mai. Ses deux mandats, qui s'achèvent en 2007, constituent le cœur de son bilan concret : réforme radicale de la fiscalité locale, numérisation de la collecte des impôts, revenus de l'État multipliés, chantiers routiers, bras de fer juridiques récurrents avec Abuja pour défendre l'autonomie financière de Lagos. Ce qu'il administre alors est moins un État fédéré qu'une métropole de la taille d'un pays souverain — et il le sait.
À la sortie de ses fonctions exécutives, il aurait pu se replier. Il choisit la coulisse. Pendant une décennie, il finance des candidats, orchestre des fusions partisanes, consolide une position de faiseur de rois que peu conteste ouvertement. En 2013, il est le principal architecte de la création du Congrès des progressistes, coalition née du regroupement de plusieurs formations d'opposition. La machine fonctionne : en 2015, elle porte Muhammadu Buhari à la présidence — première alternance pacifique de l'histoire moderne du pays. Tinubu n'est pas au pouvoir. Il est derrière le pouvoir. Ce n'est pas la même chose, et ce n'est pas moins.
La campagne de 2023 est celle de l'impatience. Il a soixante-dix ans, il n'attend plus. Le choix de son colistier brise délibérément l'équilibre géographique et confessionnel tacitement respecté depuis des années dans la répartition des plus hautes charges. Pari risqué, assumé. Le 25 février 2023, il remporte le scrutin présidentiel. Le 29 mai, il prête serment comme seizième président de la République. Dans les premières heures, il supprime sans préavis les subventions étatiques sur les carburants — décision structurellement inévitable selon les institutions financières internationales, économiquement douloureuse à court terme pour des millions de ménages. Il renouvelle simultanément l'ensemble du commandement militaire.
Sur le plan régional, ses pairs lui confient le 9 juillet 2023 la présidence de la Cédéao, qu'il assume formellement à compter du 24 février 2024. Il y adopte une ligne dure face aux coups d'État à répétition — avec des résultats limités, mais une posture cohérente avec son profil de gouvernant attaché aux institutions formelles quand elles lui sont favorables.
En mars 2026, son parti l'a investi pour un second mandat. Une visite d'État au Royaume-Uni — la première d'un chef d'État nigérian depuis près de quarante ans — vient d'être enregistrée comme un succès diplomatique. Le projet de budget est en cours d'examen au Parlement. Tinubu gouverne en ajustant ses alliances locales, en préparant l'échéance de 2027 avec la même méticulosité qu'il a mise à préparer chaque étape précédente. Que ce calcul serve l'intérêt du pays ou celui de l'architecte — la réponse n'est pas encore tranchée. L'histoire du Nigeria est rarement simple à ce point.