MEMOIRE D URNES

31 Mars 2019 : le comédien et la guerre

Trente pour cent au premier tour. Quand les résultats tombent le soir du 31 mars 2019, Volodymyr Zelensky n'est pas encore tout à fait un homme politique — il est encore, dans l'esprit de millions d'Ukrainiens, le prof d'histoire catapulté à la présidence dans une série comique. C'est précisément pour ça qu'ils ont voté pour lui.

L'Ukraine de 2019 est un pays épuisé. Cinq ans après la Révolution de la Dignité et la destitution de Viktor Ianoukovytch, le bilan de Petro Porochenko se lit comme une longue liste de promesses non tenues. La croissance est revenue — timidement, à partir de 2016 — mais les réformes structurelles imposées par le FMI ont buté sur la résistance des oligarques, et la lutte contre la corruption n'a jamais vraiment décollé. Surtout, la guerre dans le Donbass entre dans sa cinquième année sans que personne ne voie d'issue : plus de treize mille morts, dont au moins trois mille civils, et près de deux millions de déplacés intérieurs. Le pays paye chaque jour le prix de l'annexion de la Crimée et du conflit armé entretenu par Moscou dans l'Est industriel.

C'est dans ce terreau que germe la candidature Zelensky. Depuis 2015, le comédien incarne à l'écran Vassili Goloborodko, citoyen ordinaire propulsé à la tête de l'État après qu'une diatribe anti-corruption tourne en boucle sur internet. La série Serviteur du peuple, produite par son studio Kvartal 95, est une satire du système politique ukrainien — féroce, populaire, et regardée par des millions de téléspectateurs. Zelensky n'a pas construit une image de probité : il l'a jouée pendant quatre ans, jusqu'à ce que la frontière entre le personnage et le candidat devienne indiscernable.

Sa campagne bouscule tous les codes établis. Pas de meeting, pas de débat avec les adversaires institutionnels. À la place, des tournées de spectacles humoristiques à travers les régions et des vidéos soignées sur les réseaux sociaux. Ce flou stratégique sur le programme est parfaitement assumé — il est le programme. Ses adversaires tentent de le disqualifier en agitant ses liens supposés avec le milliardaire Ihor Kolomoïsky, propriétaire de la chaîne qui diffuse ses émissions. Porochenko, lui, joue la carte du nationalisme : armée, langue, foi. Il se pose en rempart contre Moscou. Ioulia Tymochenko table sur une base rurale et vieillissante, mobilisée autour de la baisse des prix de l'énergie.

Le 31 mars, trente-neuf candidats figurent sur les bulletins de vote — un record absolu pour une présidentielle ukrainienne. Sur trente-quatre millions et demi d'inscrits, près de dix-neuf millions se déplacent, soit un taux de participation de 62,86 %. Zelensky récolte 30,24 % des suffrages, soit 5,7 millions de voix. Porochenko, 15,95 %. Tymochenko s'arrête à 13,40 %, Iouri Boïko à 11,67 %. L'effondrement des figures historiques est complet.

Le second tour, trois semaines plus tard, achève la démonstration. Zelensky écrase Porochenko 73,22 % contre 24,45 %. Plus de treize millions et demi de voix. Le président sortant reconnaît sa défaite dès les premières estimations. En juillet de la même année, les législatives anticipées — Zelensky avait dissous la Rada pour ne pas gouverner face à une chambre hostile — donnent à son parti, Serviteur du peuple, une majorité absolue sans précédent dans l'histoire moderne du pays. Il nomme à la tête du gouvernement le jeune Oleksiy Honcharuk, inconnu de l'appareil d'État.

Ce que personne n'avait prévu, c'est la nature de l'épreuve qui l'attendait.

Le 24 février 2022, la Russie lance une invasion à grande échelle. Le conflit du Donbass, qui structurait déjà le mandat de Porochenko, explose en guerre totale. Depuis, l'Ukraine compte ses morts par dizaines de milliers. Les Nations unies ont documenté, d'ici 2026, près de quinze mille civils tués et plus de quarante mille blessés dans les attaques — chiffres jugés très en dessous de la réalité au regard des destructions urbaines. Une enquête indépendante de l'ONU publiée en mars 2026 conclut que la déportation d'environ vingt mille enfants ukrainiens vers la Russie ou les zones occupées constitue des crimes contre l'humanité — 80 % d'entre eux n'ont toujours pas été restitués à leurs familles.

La cohésion nationale qui avait surpris le monde en 2022 montre aujourd'hui des signes sérieux d'usure. Des études de l'Institut de sociologie de Kiev signalent qu'environ 40 % des Ukrainiens se déclarent désormais favorables à des concessions territoriales contre une paix durable. Zelensky tente de ranimer des négociations — la Turquie, la Suisse comme terrains neutres — mais les opérations militaires russes continuent. Sur le plan européen, la Hongrie bloque des paquets de sanctions pendant que Kiev cherche à valider un plan d'aide de quatre-vingt-dix milliards d'euros.

L'homme qui avait séduit l'Ukraine par l'humour, et remporté la présidence sans jamais débattre face à ses adversaires, porte aujourd'hui le poids d'une guerre que ses premiers slogans de campagne n'avaient évidemment pas anticipée. Le comédien est devenu chef de guerre. Ce n'est pas une métamorphose — c'est une dislocation.