MEMOIRE D URNES

1 Avril 2018 : le mythe costaricien n'a jamais été aussi fragile qu'au moment où on le croyait le plus solide

La réputation du pays — seule démocratie stable d'un isthme ravagé par les dictatures, État social sans armée depuis 1949, sanctuaire de la biodiversité — avait fini par tenir lieu d'identité nationale. Ce n'était pas entièrement faux. Mais les fractures qui s'approfondissaient en silence sous le vernis du consensus allaient finir par tout remettre en question.

La réalité sociale racontait une autre histoire. Derrière un PIB de 62 milliards de dollars et un indice de développement humain enviable, les inégalités s'étaient figées. Le coefficient de Gini demeurait à un niveau élevé tout au long de la décennie précédant le scrutin de 2018. La pauvreté touchait environ un cinquième de la population — et dans les provinces côtières, dans les zones rurales éloignées de la vallée centrale, ce chiffre ne disait pas tout de ce que représentait concrètement être laissé pour compte de la prospérité urbaine. L'alternance entre le Parti de la libération nationale et le Parti unité sociale chrétienne s'était transformée en routine sans contenu, périodiquement sanctionnée par de nouveaux scandales. L'élection de Luis Guillermo Solís en 2014, portée par une promesse sincère de renouveau, n'avait produit ni la rupture attendue ni l'assainissement espéré. L'espoir s'était consommé, laissant un vide politique que personne dans les cercles gouvernementaux ne semblait mesurer à sa juste ampleur.
C'est dans ce vide qu'ont prospéré les évangéliques. L'Amérique latine avait déjà fourni plusieurs leçons : le pasteur Marcelo Crivella élu à Rio, les Églises pèsent sur le vote colombien contre l'accord de paix, López Obrador tisse des alliances tactiques avec les pentecôtistes mexicains. Ces formations n'ont pas émergé par hasard. Elles offraient un maillage de solidarité locale, une reconnaissance aux périphéries invisibles, une posture morale imprenable dans un paysage politique discrédité. Les partis traditionnels ne leur opposaient rien d'équivalent.

Ce qui a déclenché la séquence de 2018, c'est un avis consultatif publié le 9 janvier par la Cour interaméricaine des droits de l'homme — dont le siège se trouve, ironie de l'histoire, à San José même. La Cour exhortait les États de la région à garantir l'égalité des droits matrimoniaux pour les couples de même sexe. Dans un pays où plus de la moitié de la population se déclarait catholique pratiquante, et où le conservatisme moral ne se limitait pas aux périphéries agricoles, l'effet fut celui d'un détonateur. La campagne ne parlait plus de dette souveraine. Elle parlait d'identité, de souveraineté, de qui décide vraiment pour le Costa Rica. Et pour une grande partie du pays profond, la réponse était claire : pas des juristes internationaux siégeant dans des palais que personne n'a élus.

Fabricio Alvarado s'est engouffré dans cette brèche avec une efficacité que personne n'avait anticipée. Ancien journaliste reconverti en pasteur évangélique, seul député de son parti, il plafonnait à 3 % dans les sondages au début de la campagne. Il a terminé en tête du premier tour, le 4 février, avec près de 25 % des voix — participation à 66 %. Sa promesse de retirer le Costa Rica de la juridiction de la Cour interaméricaine, ses discours enflammés contre ceux qui voulaient détruire la famille : tout cela a fonctionné parce que quelque chose de réel l'alimentait — un sentiment d'exclusion ancré dans vingt ans de politique qui n'avait rien résolu pour les provinces oubliées.
Face à lui, Carlos Alvarado — aucun lien de parenté — portait les couleurs du Parti de l'action citoyenne. Trente-huit ans, ex-ministre du Travail, figure du progressisme urbain de la capitale. Il a assumé l'arrêt de la Cour sans ambiguïté, milité pour un Costa Rica ancré dans le droit international. Qualifié de justesse au second tour avec 21,4 % des voix — devançant d'une courte tête le candidat de la libération nationale Antonio Álvarez Desanti, relégué à 19 % — il a bénéficié d'un regroupement défensif rare : syndicats, milieux d'affaires, défenseurs des droits, étudiants, tous coalisés contre la perspective d'une régression sociétale et d'un isolement diplomatique.

Le 1er avril 2018, Carlos Alvarado a été élu avec 60,7 % des voix. Fabricio Alvarado, à 39,3 %, a reconnu le résultat sans contester sa légitimité — et a remercié Dieu en premier, façon de signifier que son mouvement ne se dissolait pas dans la défaite. Le nouveau président, dans son discours de victoire, a eu cette formule juste : l'élection avait forcé le pays à se regarder dans un miroir, et ce qu'il y avait vu, c'était une nation diverse mais structurellement inégalitaire. La coupure entre la Suisse centraméricaine et le Costa Rica des zones rurales précarisées n'avait jamais été aussi clairement dessinée par une carte électorale.

La suite a dissipé rapidement l'euphorie. Contraint par une dette publique galopante et par les critères d'adhésion à l'OCDE, le gouvernement Alvarado a imposé une cure d'austérité sévère : hausse de la TVA, gel des salaires des fonctionnaires, remise en cause de protections sociales acquises. Le président qui avait rassemblé la gauche progressiste contre la vague religieuse s'est retrouvé à réprimer les syndicats. La coalition hétéroclite qui l'avait porté s'est défaite à mesure que la politique budgétaire contredisait les promesses d'inclusion.

L'élection présidentielle de 2022 a prolongé la crise. Rodrigo Chaves — économiste, ex-ministre des Finances de Carlos Alvarado avant une rupture fracassante — a accédé à la présidence avec un style abrasif, des attaques répétées contre la presse indépendante et une volonté de relancer le débat sur l'exploitation des hydrocarbures, à rebours de la tradition écologique nationale. Il achève son mandat sous le feu d'enquêtes judiciaires. À l'approche de 2026, le débat sur les droits des minorités a été largement supplanté par l'urgence sécuritaire face au narcotrafic, et une droite radicale incarnée par Laura Fernández Delgado séduit un électorat prêt à s'inspirer du modèle répressif salvadorien.

Le sursaut du 1er avril 2018 n'aura pas résisté à ce qu'il a produit.