CANADA - ANNIVERSAIRE

Destin politique et fractures albertaines de Danielle Smith

Marlaina Danielle Smith naît le 1er avril 1971 à Calgary — dans une province dont elle finira par incarner les contradictions mieux que quiconque. Fille de Doug et Sharon Smith, elle grandit dans un logement social avant que le pétrole ne hisse sa famille vers une classe moyenne laborieuse. Deuxième d'une fratrie de cinq, elle s'occupe de ses cadets pendant que ses parents jonglent entre emplois et reprise d'études de commerce. Ce creuset familial produit une femme politique qui défendra toute sa vie la méritocratie individuelle — moins par doctrine que par expérience vécue. Elle fête aujourd'hui ses 55 ans.

L'adolescence la trouve serveuse dans un bingo, puis dans la restauration rapide. Son père, conservateur irréductible, n'hésite pas à interpeller un professeur qui avait évoqué le communisme avec trop de bienveillance. Le récit familial veut qu'un arrière-grand-père ait fui le socialisme européen. Les registres d'émigration depuis l'empire austro-hongrois, eux, datent de 1913 — soit quatre ans avant la révolution bolchevique. Ce genre de liberté prise avec les faits historiques ne cessera pas.

En 1988, elle entre à l'Université de Calgary en anglais, paie ses études en servant des huîtres, obtient son diplôme en 1993. Tentative infructueuse à Vancouver dans le milieu télévisuel, retour à Calgary pour des études d'économie. C'est là qu'elle croise Tom Flanagan, professeur de sciences politiques, libertarien influent, qui forge sa grille idéologique. En 1997, elle sort diplômée et entame un stage à l'Institut Fraser, bastion du marché libre et de la déréglementation. Elle y rédige des notes critiques sur les mouvements écologistes et leurs avertissements climatiques, qu'elle tient pour exagérés.

La suite est cohérente. À la tête de l'Institut canadien de recherche sur les droits de propriété, elle combat les lois protégeant les espèces menacées et les ordonnances municipales antitabac, au nom des libertés individuelles. Son entrée en politique active se fait par le conseil scolaire de Calgary — mandat bref, terminé au bout de onze mois sur décision du ministre provincial, le conseil étant devenu ingouvernable. Première leçon d'une longue série sur l'écart entre les convictions et les coalitions nécessaires à gouverner.

Elle rebondit en journalisme. Au Calgary Herald à partir de 1999, elle franchit les piquets de grève pour continuer à écrire — position qui dit long sur sa conception du rapport entre principe et solidarité collective. Ses chroniques défendent la légalisation encadrée du travail du sexe, critiquent le lobby antitabac. À partir de 2002, elle anime Global Sunday sur les chaînes nationales, puis plusieurs émissions radio sur la santé publique et les droits de propriété. C'est dans les studios qu'elle rencontre David Moretta, producteur exécutif, qu'elle épouse en 2006. Ils s'installent à High River, rachètent un wagon ferroviaire des années quarante et le transforment en restaurant : The Whistle Stop Diner. L'image de la femme du terroir albertain, loin des élites métropolitaines, est dès lors soigneusement entretenue.

En 2006, elle prend la tête de la Fédération canadienne de l'entreprise indépendante pour la province, portant la cause des PME face à la réglementation. La gestion jugée trop dépensière du premier ministre conservateur Ed Stelmach la convainc de chercher un véhicule plus radical. Elle rejoint en 2009 l'Alliance Wildrose, formation de droite dure en marge du Parti conservateur, en prend immédiatement la tête. Elle lui donne une impulsion réelle, débauche des élus conservateurs, rend le parti crédible. L'élection d'avril 2012 devait être son sacre. Elle se termine en défaite face à Alison Redford — désastre en partie auto-infligé, un candidat Wildrose ayant évoqué un « lac de feu » pour les homosexuels. Son refus initial de condamner clairement coûte à Smith les quartiers urbains modérés. Elle dirige l'opposition avec dix-sept sièges.

Décembre 2014 reste la date à laquelle ses soutiens les plus fidèles n'ont toujours pas renoncé à l'effacer du calendrier. Estimant que l'arrivée de Jim Prentice à la tête du gouvernement conservateur menace d'asphyxier durablement Wildrose, elle traverse le parquet avec huit de ses députés pour rejoindre le gouvernement — espérant incarner la réunification de la droite albertaine. Le mouvement est interprété comme une trahison sans nuance. En 2015, les militants conservateurs de sa propre circonscription refusent de l'investir. Elle quitte la scène.

Six ans de traversée. Elle anime une émission quotidienne sur une radio de Calgary, préside une association patronale, critique les politiques énergétiques fédérales depuis les ondes. En 2021, elle annonce son départ de la radio. L'année suivante, la démission de Jason Kenney relance tout. Elle se lance dans la course à la direction du Parti conservateur uni, capitalise sur la colère des zones rurales contre les restrictions sanitaires, l'emporte en octobre 2022. Deux mois plus tard, elle prête serment comme première ministre de l'Alberta.

La victoire électorale de 2023, étriquée, ne ralentit pas le rythme. Son gouvernement restructure le système de santé, modifie les cadres éducatifs, affronte une grève des enseignants en imposant de nouveaux contrats par voie législative. Sur l'énergie, les affrontements juridiques avec Ottawa s'accumulent. Elle adopte une posture conciliante vis-à-vis de Washington, maintient une pression constante sur le gouvernement fédéral canadien. Pendant ce temps, les oppositions soulèvent la présence répétée de son mari, David Moretta, dans des réunions sur des projets ferroviaires provinciaux — conflit d'intérêts potentiel que l'exécutif balaie sans grande conviction.
Smith n'est pas le produit d'une carrière lisse. Elle est celui d'une province qui a toujours entretenu un rapport ambivalent avec le reste du Canada — suffisamment intégrée pour ne pas partir, suffisamment irritable pour ne jamais vraiment rester.