UN JOUR, UN PAYS

Tadjikistan : le piège dynastique

Le pouvoir au Tadjikistan ne se passe pas — il se transmet. Ou du moins, c'est ce qu'Emomali Rahmon s'efforce depuis des années de faire croire à ceux qui l'entourent. Trente ans après avoir émergé du chaos de la guerre civile comme directeur de ferme collective propulsé à la tête d'un État en ruines, le président tadjik n'a toujours pas franchi le pas : son fils aîné Rustam, maire de Douchanbé et héritier désigné, attend. Et cette attente elle-même est un symptôme.

Le problème n'est pas que la succession soit contestée ouvertement — l'opposition légale a cessé d'exister en 2015 avec l'interdiction du Parti de la renaissance islamique, dernier vestige du compromis de paix signé à Moscou en 1997. Le problème est que trente ans de pouvoir personnel absolu ont créé une architecture politique incapable de se reproduire par d'autres moyens que la biologie. Les barons régionaux tolèrent Rahmon parce qu'il est l'homme qui a mis fin à la guerre civile — cent mille morts, des centaines de milliers de déplacés entre 1992 et 1997. Ils n'ont aucune raison particulière de tolérer son fils.

Moscou non plus ne masque guère son scepticisme. Le Kremlin, qui entretient au Tadjikistan sa plus grande base militaire terrestre à l'étranger, perçoit Rustam comme une quantité imprévisible. C'est un jugement qui compte : la dépendance sécuritaire de Douchanbé à l'égard de la Russie reste structurelle. Les gardes-frontières russes ont sanctuarisé le fleuve Piandj pendant la guerre civile. Les services de sécurité russes continuent de traquer les dissidents tadjiks jusqu'en Europe. La diaspora ouvrière — des millions de Tadjiks exilés en Russie faute d'emploi au pays — constitue le principal revenu national et, simultanément, un levier de pression permanent entre les mains du Kremlin.

C'est dans ce contexte que Pékin avance ses pions. La dette extérieure tadjike a gonflé jusqu'à dépasser les capacités de remboursement de l'État, et la Chine en détient plus d'un quart. En échange, Douchanbé a cédé l'exploitation d'une mine d'argent dans le Pamir à des consortiums chinois. Des installations sécuritaires discrètes ont été tolérées près de la frontière afghane. La pénétration est réelle, méthodique, et commence à froisser Moscou — ce qui place le régime dans la position inconfortable d'un client qui se refinance auprès du concurrent de son patron.

L'Afghanistan aggrave tout. Plus de 1 300 kilomètres de frontière poreuse séparent les deux pays, et Douchanbé a longtemps entretenu une rhétorique offensive envers le régime taliban. Rhétorique qui a cédé la place, ces dernières années, à un pragmatisme discret : des canaux économiques ont été rouverts, des mécanismes de gestion frontalière mis en place. Non par sympathie idéologique, mais parce que l'alternative — laisser la frontière à la merci des groupes armés et du trafic d'héroïne — est simplement intenable. La Russie et la Chine ont encouragé ce réalisme, intéressées l'une et l'autre à faire du Tadjikistan un verrou stable entre l'Asie centrale et ce qu'elles considèrent comme la contagion djihadiste.

Ce que le régime Rahmon a construit en trente ans, c'est un État qui fonctionne comme une assurance tous risques contre le retour à 1992 — mais qui ne sait produire que la peur. La peur du chaos comme ciment national. Les reformes électorales qui ont vidé les engagements démocratiques de l'accord de 1997. Les chefs de guerre de l'opposition progressivement marginalisés, emprisonnés sur charges fabriquées ou poussés à l'exil. Le culte de la personnalité constitutionnellement gravé — "fondateur de la paix et de l'unité nationale". Tout cela a fonctionné, d'une certaine manière : le pays n'est pas retourné à la guerre.

Mais le modèle a un coût différé. La concentration des richesses nationales autour du clan présidentiel a tari la rente redistributive qui achetait la loyauté des élites régionales. La croissance affichée — plus de 8 % en 2025 selon les chiffres officiels — repose sur les transferts de la diaspora plutôt que sur une économie productive. Et le futur dirigeant, quel qu'il soit, n'aura pas l'argument qui a tout justifié jusqu'ici : il n'a pas mis fin à une guerre civile. Il hérite d'un appareil autoritaire construit sur une légitimité historique qui n'est pas la sienne.

Les récents rapprochements avec l'Ouzbékistan et les signaux positifs en direction des voisins centrasiatiques indiquent que Douchanbé cherche à desserrer l'étau géographique. Ce désenclavement est réel et bienvenu. Mais il ne résout pas l'équation centrale : une transition de pouvoir sans institutions, sans opposition, sans espace politique autre que la cooptation familiale, dans un pays dont les glaciers reculent et dont le modèle économique dépend des décisions prises à Moscou. Le Tadjikistan n'attend pas la fin de l'ère Rahmon — il redoute ce qui vient après.