MEMOIRE D URNES

3 Avril 2022 : La Serbie de Vucic, l'hégémonie dans l'œil du cyclone

La Serbie a longtemps cultivé son ambiguïté géopolitique comme d'autres États cultivent leur armée. Candidate officielle à l'adhésion européenne, historiquement liée à Moscou, Belgrade maîtrise depuis des années l'art du grand écart — un équilibre devenu doctrine d'État sous la direction d'Aleksandar Vucic. Quand le Parti progressiste serbe s'empare du pouvoir en 2012, il ne se contente pas de gouverner : il structure un système où la stabilité macroéconomique sert de substitut à l'indépendance des contre-pouvoirs.

Au tournant de 2022, des failles commencent pourtant à apparaître. La contestation contre le consortium minier Rio Tinto révèle un ras-le-bol environnemental que le régime n'avait pas anticipé. En janvier, un référendum constitutionnel sur la justice est validé à 60,5 % — mais avec une abstention frôlant 70 %, que l'opposition s'empresse d'interpréter comme un aveu de faiblesse du parti présidentiel. Le gouvernement, lui, encaisse et avance.

L'invasion de l'Ukraine par la Russie, fin février, redistribue les cartes. Les débats sur l'environnement ou les libertés publiques disparaissent, balayés par l'angoisse d'un embrasement régional. Vucic saisit l'occasion : il se pose en seul garant de la survie nationale, résume sa candidature en trois mots — paix, stabilité, Vucic — et laisse son appareil partisan quadriller le pays avec des moyens financiers sans équivalent et une mainmise sur la télévision qui rend toute concurrence illusoire. La presse internationale, elle, guette Belgrade pour savoir de quel côté la Serbie va basculer.

En face, l'opposition tente quelque chose de nouveau. La coalition Unis pour la victoire de la Serbie, structurée autour du Parti de la liberté et de la justice, mise sur Zdravko Ponos — général à la retraite, figure respectée — pour déjouer les accusations de trahison que les tabloïds pro-gouvernementaux diffusent à flux continu. Marinika Tepic, dont les investigations sur la corruption du clan Vucic ont forgé la réputation, conduit la liste législative. C'est une coalition sérieuse, mais coincée entre un pouvoir sortant aux ressources écrasantes et le Parti socialiste d'Ivica Dacic, qui joue sa propre partition souverainiste, ostensiblement favorable à Moscou.

Le scrutin du 3 avril 2022 — présidentielle, législatives et partielles territoriales confondues — se déroule dans une atmosphère tendue. Des observateurs relèvent des intimidations dans plusieurs circonscriptions. La décision de Pristina d'interdire le vote aux Serbes du Kosovo contraint des milliers d'entre eux à traverser la frontière pour voter, ce qui amplifie mécaniquement la mobilisation nationaliste. La participation s'établit à 58,53 % — en hausse, ce qui n'était pas garanti.

Les résultats législatifs sanctionnent le Parti progressiste sans le renverser. Avec 44,27 % des voix et 120 sièges, il perd 68 mandats par rapport au scrutin précédent — une saignée réelle, même si le rapport de forces reste favorable. Unis pour la victoire obtient 14,09 % et 38 sièges, confirmant sa position de premier parti d'opposition. Les socialistes consolident leur rôle d'arbitre avec 11,79 % et 31 élus. La droite souverainiste et les écologistes de Nous devons — portés par Aleksandar Jovanovic Cuta, qui a su transformer l'inquiétude environnementale en vote politique — entrent à l'Assemblée avec respectivement 5,54 % et 4,84 %. À la présidentielle, le verdict est sans appel : Vucic est réélu dès le premier tour avec 59,5 %. Ponos plafonne à 17,5 %.

Privé de majorité absolue, le camp présidentiel reconduit son alliance avec les socialistes. Le gouvernement ne prend forme que le 26 octobre, avec Ana Brnabic comme Première ministre pour un troisième mandat consécutif. Sa trajectoire résume bien la contradiction serbe : femme ouvertement homosexuelle dans un environnement politique conservateur, elle est brandie comme gage de modernisation devant Bruxelles — tout en dirigeant un appareil d'État qui proscrit ponctuellement les manifestations pour les droits LGBTQ+. L'Assemblée, elle, se limite à entériner les décisions de l'hyperprésidence.

Les alertes se multiplient : corruption dans les marchés publics, inflation énergétique qui érode les retraites, journalisme d'investigation systématiquement marginalisé. Les partenaires occidentaux, préoccupés avant tout par le risque de voir Belgrade basculer dans l'orbite russe en plein conflit ukrainien, choisissent de regarder ailleurs. Ce calcul géopolitique a un coût.

Le 1er novembre 2024, l'auvent rénové de la gare de Novi Sad s'effondre. Quatorze morts. L'infrastructure avait été auditée et approuvée par des consortiums agréés par l'État. Ce n'est pas un accident isolé qui tombe sur un régime : c'est une catastrophe qui révèle ce que le régime est devenu.
Ce qui suit dépasse ce que le gouvernement avait appris à gérer. Des étudiants bloquent les grandes artères de Belgrade. Des manifestations tenues sur la durée, structurées, sans récupération partisane — le mouvement refuse délibérément de se laisser instrumentaliser par l'opposition traditionnelle. L'exigence est simple : la transparence sur les marchés publics. La machine habituelle d'usure ne fonctionne plus. Le 28 janvier 2025, le Premier ministre Milos Vucevic — successeur désigné de Brnabic — démissionne. C'est la première concession de cette ampleur depuis des années.

Au printemps 2026, la situation n'est pas revenue à la normale. Vucic contre-attaque verbalement, dénonçant des ingérences étrangères, mais la protestation a débordé ses bastions électoraux traditionnels. Cette jeunesse qui manifeste n'est pas urbaine et cosmopolite : elle est aussi dans les villes moyennes qui votaient Progressiste. Ce glissement-là est peut-être le plus significatif.

Le scrutin d'avril 2022 n'était pas le sommet d'une hégémonie consolidée. C'était le début de sa désintégration lente — rendue soudainement visible par un bâtiment qui s'est effondré.