UN JOUR, UN PAYS

La Suède à l'épreuve du réel, de l'État-providence au rempart atlantique

La Suède que l'on croyait savoir lire — laboratoire social, puissance morale, refuge des dissidents — a changé de nature. Pas progressivement. Brutalement.
Depuis l'automne 2022, le Premier ministre Ulf Kristersson gouverne avec les Chrétiens-démocrates et les Libéraux, mais c'est l'accord de Tidö qui donne le vrai cadre du pouvoir. Ce pacte a formalisé ce que beaucoup refusaient de dire : les Démocrates de Suède, formation d'extrême droite devenue première force du bloc conservateur, tiennent les clés de plusieurs dossiers régaliens. Le cordon sanitaire a cédé. Stockholm rejoint ainsi une longue liste de capitales européennes où la droite nationaliste est entrée dans le jeu gouvernemental, non pas par effraction, mais par négociation.

La sécurité intérieure a mangé tout le reste. La Suède affronte depuis plusieurs années une vague de violences liées aux guerres de gangs — fusillades, attentats à l'explosif — d'une ampleur qui l'a hissée parmi les pays d'Europe occidentale les plus touchés par ce type de criminalité organisée. Le gouvernement en a fait sa priorité absolue, avec une rhétorique de reprise en main qui s'est accompagnée d'un virage migratoire sans équivoque. La tradition d'accueil qui fondait une partie de l'identité politique suédoise depuis les années soixante-dix n'est plus une référence — c'est devenu un reproche que la droite adresse à la gauche.

Sur le front économique, la récession de 2023 a laissé des traces. La reprise est réelle mais fragile, bridée par la faiblesse persistante de la couronne et une inflation qui a rogné les revenus. En matière énergétique, le gouvernement a tranché : le nucléaire revient, avec des projets de nouveaux réacteurs pour sécuriser l'approvisionnement. Ce choix a un coût en cohérence climatique — l'Agence suédoise de protection de l'environnement a enregistré une hausse des émissions de 7 % en 2024, la plus forte depuis 1990. La conciliation entre réindustrialisation et contrainte écologique n'est pas réglée.

Le basculement le plus spectaculaire reste l'adhésion à l'OTAN, officialisée le 7 mars 2024. La Suède est le 32e membre de l'Alliance — après deux ans de tractations laborieuses avec Ankara et Budapest. L'invasion russe de l'Ukraine a rendu possible en quelques mois ce que deux générations de diplomates suédois avaient soigneusement évité : la fin du non-alignement. Le budget militaire dépasse désormais les 2 % du PIB. Le soutien à Kiev est substantiel, en matériel comme en pression diplomatique.
Pour comprendre ce que représente ce double basculement — libéralisation économique et intégration atlantique —, il faut revenir sur ce que le modèle suédois a vraiment été, sans la mythologie.

La social-démocratie suédoise n'a pas émergé par hasard. La paysannerie libre, l'absence de féodalisme rigide, une culture de délibération locale ancienne : ces conditions ont facilité l'émergence d'une démocratie parlementaire apaisée à la fin du XIXe siècle, dans un pays en pleine industrialisation. Le Parti social-démocrate, sous l'impulsion de Hjalmar Branting, a choisi très tôt la voie réformiste. L'extension du suffrage lui a ouvert la voie du pouvoir — et il ne l'a plus quitté de 1932 à 1976.
Le vrai génie du modèle fut les accords de Saltsjöbaden en 1938 : syndicats et patronat instituaient un dialogue permanent, l'État garantissait la paix sociale, les entreprises exportatrices généraient la richesse qui finançait le welfare state. Le Folkhemmet — la maison du peuple — n'était pas qu'un slogan : c'était un contrat social qui a efectivement réduit les inégalités et construit une classe moyenne de masse. Le modèle suédois est devenu une référence mondiale précisément parce qu'il combinait performances économiques et protection sociale étendue — ce que beaucoup jugeaient incompatible.

En parallèle, sur la scène internationale, Stockholm maintenait un non-alignement rigoureux hérité des deux guerres mondiales — traversées sans être envahie. Pendant la Guerre froide, la Suède entretenait une armée capable de rendre une invasion coûteuse tout en refusant les blocs. Cette posture lui donnait une autorité morale rare : accueil des dissidents, médiation des conflits, voix indépendante à l'ONU. Olof Palme incarnait cette diplomatie singulière, agaçante pour Washington, respectée dans le tiers-monde. Cette identité pacifiste s'est inscrite profondément dans la culture politique nationale — ce qui rend la rupture de 2024 d'autant plus saisissante.
La fissure dans l'édifice a commencé dans les années soixante-dix, sous les chocs pétroliers et une expansion budgétaire qui avait fini par peser sur la compétitivité. La véritable rupture est venue au début des années quatre-vingt-dix : une crise financière et immobilière d'une violence extrême, des taux d'intérêt portés à des niveaux qui ont tétanisé l'économie. La classe politique a répondu par des réformes structurelles que personne n'aurait anticipées sous un gouvernement à dominante sociale-démocrate : privatisations massives, suppression de l'impôt sur la fortune, règles budgétaires strictes. L'adhésion à l'Union européenne en 1995 a entériné cette transformation. Plus spectaculaire encore : l'introduction de mécanismes de marché dans la gestion même de l'État-providence — des opérateurs privés peuvent aujourd'hui gérer des écoles et des cliniques. L'économie s'est redressée, l'innovation a repris. Les inégalités aussi ont progressé. Les frustrations que la coalition Kristersson tente de capter ont germé là.
Stratégiquement, l'entrée de la Suède dans l'OTAN transforme la Baltique en un espace quasi entièrement sous contrôle allié. La marine suédoise, spécialisée dans la guerre sous-marine en eaux peu profondes, et sa force aérienne apportent des capacités immédiatement opérationnelles. Pour la défense des États baltes, la profondeur stratégique que confère la géographie suédoise est considérable. L'enjeu est maintenant d'adapter les infrastructures civiles — ports, routes, réseaux — aux exigences de la mobilité militaire atlantique.

À l'horizon de septembre 2026, les élections législatives s'annoncent ouvertes. La coalition Kristersson reste fragile : sa cohérence dépend pour l'essentiel des résultats visibles sur le front de la criminalité. La gauche tente de reprendre pied sur le pouvoir d'achat. Les agences de sécurité alertent sur les risques d'ingérence étrangère et de cyberattaques ciblant le processus électoral.

Ce que traverse la Suède, c'est la fin d'un exceptionnalisme dont elle s'était longtemps nourrie. Le contrat social originel — sécurité de la naissance à la mort, neutralité assumée, rôle de conscience internationale — a cédé la place à un libéralisme économique plus performant mais moins protecteur, et à une intégration atlantique qui n'avait jamais été envisagée comme une option sérieuse avant février 2022. Reste à savoir si les élites politiques suédoises sont capables de formuler un récit national crédible qui tienne ensemble cet héritage égalitaire et les exigences d'une puissance militaire qui se réarme. Pour l'instant, ce récit n'existe pas.