ALGERIE - NECROLOGIE

Liamine Zéroual, l’homme de la transition institutionnelle algérienne

Il reste de Liamine Zéroual une image à contre-courant : un homme qui a quitté le pouvoir avant qu'on l'y contraigne. Dans l'histoire de l'Algérie indépendante, c'est presque une anomalie.

Né le 3 juillet 1941 à Batna, au cœur des Aurès — territoire de résistance avant d'être territoire de République —, il rejoint l'ALN à seize ans. La guerre d'indépendance n'est pas, pour lui, un épisode formateur parmi d'autres : elle est la matrice. C'est elle qui explique son rapport à l'institution militaire — viscéral, total, parfois aveugle. Après 1962, il parfait sa formation à l'étranger, au Caire, à Moscou, à Paris : la jeune Algérie, alors à équidistance des blocs, construit son armée dans plusieurs langues à la fois.

Son ascension au sein de l'ANP est celle d'un officier qui ne joue pas le jeu du sérail. Taciturne, rigoureux, méfiant des compromissions — les témoignages convergent sur ce portrait. En 1989, quand Chadli Bendjedid engage la restructuration des forces armées, Zéroual choisit de démissionner. Ce geste — rare, presque inconcevable dans le système algérien — lui confère une autorité morale que le retrait discret à Batna ne fait qu'amplifier. Il ne parade pas. Il attend.

L'Algérie n'attend pas longtemps avant de le rappeler. La crise de 1992, l'interruption du processus électoral, puis la spirale de violences qui emporte des dizaines de milliers de vies reconfigurent les priorités. En juillet 1993, il revient comme ministre de la Défense. En janvier 1994, l'armée le désigne chef de l'État. La formule est connue : quand l'institution militaire choisit un homme, c'est rarement par hasard — et rarement sans contrepartie.

Ce qu'il fait de ce mandat est plus complexe que la légende du soldat de la transition ne le laisse entendre. Il tente le dialogue avec les groupes armés, se heurte aux lignes rouges du commandement militaire, organise l'élection présidentielle de novembre 1995 — qu'il remporte au premier tour avec un taux de participation que l'opposition conteste. La révision constitutionnelle de 1996 interdit les partis à référence religieuse ou linguistique : mesure d'apaisement ou outil de contrôle, selon la lecture que l'on en fait. La décennie noire, elle, ne s'arrête pas.

En septembre 1998, il annonce qu'il n'ira pas au terme de son mandat. En avril 1999, il transmet le pouvoir à Abdelaziz Bouteflika. Là encore, l'anomalie : un chef d'État algérien qui part. Que cette renonciation soit le produit d'un arbitrage interne ou d'une conviction personnelle, l'histoire ne tranche pas clairement — et Zéroual, fidèle à lui-même, ne tranchera jamais publiquement.

Les vingt-sept années suivantes se passent à Batna. Il refuse les privilèges protocolaires, tient à distance les journalistes et les réseaux d'influence de la capitale. Il n'intervient qu'une fois de façon notable : en 2019, face au Hirak, il appelle au respect des institutions — sans cautionner pour autant la solution que le système propose. Cette ligne, étroite et inconfortable, est probablement celle qu'il a tenue toute sa vie.

Il est mort le 28 mars 2026 à l'âge de 84 ans. Ce qu'on retiendra de lui n'est ni un programme ni une doctrine : c'est une posture — celle d'un homme qui a exercé le pouvoir comme une obligation, et qui a su, contrairement à presque tous ses pairs, savoir quand partir.