ESPAGNE/BOSNIE - NECROLOGIE

Le fil bleu du destin : hommage à Carlos Westendorp

Le 4 février 1998, dans une salle mal chauffée de Sarajevo, le Haut Représentant pour la Bosnie?Herzégovine, Carlos Westendorp, convoque la presse. Devant les journalistes et les diplomates étrangers, il déroule un grand rectangle de tissu bleu frappé d'un triangle jaune et barré d'une diagonale d'étoiles blanches. Les dirigeants serbes, croates et bosniaques, épuisés par des mois d'invectives et incapables de s'entendre sur un emblème national après trois années de nettoyage ethnique et de massacres, assistent à son geste. Il ne cherche plus le consensus ; il brandit le tissu, annonce qu'il s'agit désormais du drapeau officiel de l'État, et met fin à la discussion. Pour bâtir une démocratie sur des ruines fumantes, ce juriste madrilène vient d'assumer les pouvoirs d'un vice-roi.

Né le 7 janvier 1937 dans un Madrid encerclé par les troupes nationalistes, son nom de famille — hérité d'un ancêtre peintre et collectionneur néerlandais installé en Espagne — le destinait peut-être à regarder au-delà des Pyrénées. Il grandit dans l'Espagne autarcique et isolée du général Franco, tenue à l'écart des miracles économiques de la reconstruction européenne et des institutions naissantes à Bruxelles. Après des études de droit, il intègre l'École diplomatique en 1964 — décision qui l'introduit dans un cercle restreint de hauts fonctionnaires qui, sous le vernis de la dictature, voyagent, observent les démocraties occidentales et préparent silencieusement les rouages de l'État pour le jour où le régime cédera.

Ses premières affectations — São Paulo, La Haye — ne le signalent pas encore. Le véritable tournant coïncide avec la transition démocratique espagnole. Quand le socialiste Felipe González arrive au pouvoir en 1982, l'obsession du nouveau gouvernement tient en une phrase : ancrer définitivement la jeune démocratie dans l'Europe. Westendorp devient l'un des techniciens incontournables de cette mission. Nommé secrétaire d'État pour les Relations avec les Communautés européennes, il passe la décennie suivante à négocier âprement chaque ligne des traités d'adhésion. Les réunions bruxelloises s'étirent souvent jusqu'à l'aube : quotas de pêche à réviser, agriculture à moderniser, normes industrielles à aligner sur l'axe franco-allemand. L'entrée officielle de l'Espagne dans la Communauté économique européenne, le 1er janvier 1986, marque une victoire personnelle pour cette génération de diplomates. Il reste à son poste bien après, devenant la mémoire institutionnelle de l'intégration espagnole.

Ce profil d'architecte de l'ombre le propulse à l'échelle continentale quand l'Europe cherche à se réformer après la chute du mur. En 1995, le Conseil européen lui confie la présidence du groupe de réflexion chargé de préparer la future Conférence intergouvernementale. Le cénacle, vite baptisé le groupe Westendorp par les chancelleries occidentales, pose les fondations juridiques de ce qui deviendra le traité d'Amsterdam. Il y démontre une capacité peu commune à synthétiser les exigences contradictoires de quinze États membres. Cette réussite lui vaut d'être nommé ministre des Affaires étrangères en décembre 1995, succédant à Javier Solana parti diriger l'OTAN. Son passage sera bref : la défaite électorale des socialistes au printemps 1996 face à José María Aznar le reconduit vers d'autres fonctions.

Les Balkans le rattrapent l'année suivante. Après une courte parenthèse comme ambassadeur à New York, le Conseil de mise en œuvre de la paix le nomme Haut Représentant en Bosnie-Herzégovine en juin 1997. Il succède au Suédois Carl Bildt. La situation sur le terrain est catastrophique. Les accords de Dayton ont mis fin aux combats en figeant les lignes de front, créant un État paralysé, divisé entre une fédération croato-bosniaque et la Republika Srpska. Les dirigeants nationalistes des trois camps bloquent systématiquement toute institution commune. Face à ce blocage, la communauté internationale se réunit à Bonn en décembre 1997 et dote le Haut Représentant de pouvoirs exécutifs extraordinaires.

Westendorp s'en saisit sans états d'âme. Le diplomate habitué aux compromis feutrés de Bruxelles se mue en administrateur impitoyable — non par tempérament, mais par calcul. Les factions ne s'entendent pas sur une monnaie ? Il crée par décret le mark convertible, adossé au deutsche mark, et l'impose dans toutes les transactions du pays. Les milices identifient l'origine ethnique des conducteurs grâce à leurs plaques d'immatriculation, facilitant les embuscades ? Il conçoit de nouvelles plaques ne contenant que des chiffres et des lettres communes aux alphabets latin et cyrillique, sans aucune signification géographique. Du jour au lendemain, les barrages perdent leur efficacité.
Il va plus loin en s'attaquant directement aux hommes. Le président radical de la Republika Srpska, Nikola Poplasen, refuse de nommer un Premier ministre modéré et cherche à déstabiliser les accords de paix : Westendorp le destitue purement et simplement au printemps 1999. Cette méthode — autocratique dans les formes, démocratique dans les fins — choque certains juristes, mais elle arrache la Bosnie à la paralysie. Il force le passage des lois sur la privatisation, les télécommunications, le retour des réfugiés. Quand il quitte Sarajevo à l'été 1999 pour laisser la place à l'Autrichien Wolfgang Petritsch, un État doté de ses attributs fondamentaux existe là où n'existait qu'un cessez-le-feu.

Son élection au Parlement européen en 1999 le ramène à une vie politique plus ordinaire. Il y préside la commission de l'industrie, du commerce extérieur et de la recherche. Mais la diplomatie de crise fait de nouveau appel à lui après mars 2004. Les attentats d'Atocha ont provoqué un basculement électoral en Espagne ; le nouveau président Zapatero retire immédiatement les troupes espagnoles d'Irak, honore sa promesse de campagne, et provoque la fureur de l'administration Bush. Les portes de la Maison Blanche et du département d'État se ferment pour les officiels espagnols. Madrid envoie Westendorp à Washington pour désamorcer la crise. La tâche est ingrate : il faut reconstituer des circuits de confiance avec une administration qui considère le retrait espagnol comme une trahison. Pendant quatre ans, loin des caméras, il retisse des liens avec Condoleezza Rice et les cercles sécuritaires de la capitale fédérale, travaillant la coopération navale, le renseignement antiterroriste, les investissements bilatéraux. À la fin de son mandat en 2008, la relation entre les deux capitales a retrouvé un fonctionnement normal — pas chaleureux, mais fonctionnel. C'était l'objectif.

La retraite l'éloigne progressivement de la première ligne. Il prend la tête du Club de Madrid, organisation regroupant d'anciens chefs d'État et de gouvernement consacrée à la promotion des valeurs démocratiques. Il intervient dans des forums pour défendre le multilatéralisme, l'intégration européenne face aux replis nationalistes, l'importance des institutions solides dans la prévention des conflits. Puis le silence médiatique, choisi, définitif.

Son nom ne figure pas dans les manuels scolaires bosniaques. Aucune rue de Sarajevo ne porte son nom. Il appartient à ce type de bâtisseurs institutionnels que l'histoire classe par commodité dans la catégorie des technocrates, faute de case plus précise pour désigner des hommes qui ont préféré l'efficacité à la gloire.
Aujourd'hui, un voyageur quittant Banja Luka pour rejoindre Sarajevo paie son café dans une station-service avec des marks convertibles. Sa voiture roule sans être arrêtée aux barrages, identifiée par une plaque dépourvue de marqueur ethnique, et il finit par se garer sous un grand drapeau bleu frappé d'un triangle jaune. Presque personne, sur ce trajet quotidien, ne se souvient du nom du fonctionnaire espagnol qui a dessiné cette normalité par décret.