SURINAME - NECROLOGIE

Chan Santokhi, le Shérif du Suriname, est mort

L'ambulance a franchi en trombe les grilles de sa résidence de Paramaribo hier matin, mais il était déjà trop tard. Chandrikapersad Santokhi s'est éteint quelques heures plus tard à l'hôpital académique, terrassé par une urgence médicale à soixante-sept ans. L'ancien président du Suriname, l'ex-commissaire que tout le pays avait fini par appeler le Shérif, n'a pas survécu. Sa mort, survenue le 30 mars 2026 à l'âge de 67 ans, referme l'un des duels politiques les plus longs et les plus féroces de l'histoire sud-américaine contemporaine : quarante ans d'une traque obsessionnelle contre un seul homme, le dictateur Dési Bouterse. Leurs trajectoires se sont croisées dans le sang, affrontées dans les urnes et achevées à quinze mois d'intervalle. Une nation de six cent mille habitants reste aujourd'hui face à ses propres fantômes.

Pour comprendre Santokhi, il faut revenir à décembre 1982. Il a vingt-trois ans, il vient de décrocher son diplôme de l'académie de police d'Apeldoorn aux Pays-Bas et rentre à Paramaribo avec son insigne d'inspecteur. Né en 1959 à Lelydorp dans une famille d'origine indo-surinamaise — descendant de ces travailleurs sous contrat venus du Bihar au XIXe siècle pour remplacer les esclaves dans les plantations néerlandaises —, il retrouve un pays méconnaissable. Les militaires de Dési Bouterse ont pris le pouvoir deux ans plus tôt. Et ce décembre-là, le régime franchit le point de non-retour : quinze opposants politiques, journalistes, avocats, syndicalistes et dissidents militaires, sont raflés, torturés et abattus dans les murs du Fort Zeelandia, au bord du fleuve Suriname. Le jeune inspecteur n'est pas impliqué. Mais l'onde de choc fixe pour lui tout le reste : restaurer l'État de droit devient la seule boussole.

La suite ressemble à une ascension méthodique dans une institution rongée par les compromissions. Santokhi grimpe — inspecteur à Geyersvlijt, chef du département national des enquêtes criminelles en 1989, commissaire en 1991 — avec une rigueur qu'il ne s'explique pas lui-même autrement que par la nécessité. Il comprend tôt que le coup d'État militaire n'a pas seulement fracturé la démocratie : il a transformé le Suriname en plaque tournante du narcotrafic sud-américain, avec des cartels installés au cœur même de l'appareil d'État. Lorsqu'il devient ministre de la Justice sous la présidence de Ronald Venetiaan, en 2005, il lance une offensive massive contre les réseaux de cocaïne — saisies records, démantèlements de filières, hostilité durable des milieux interlopes. C'est Bouterse lui-même, sentant l'étau se resserrer sur ses propres affaires, qui l'affuble par dérision du surnom de Shérif. Santokhi encaisse le sarcasme et en fait une armure. Le sobriquet reste.

Son rôle le plus décisif n'est pourtant pas policier. C'est lui qui, depuis le ministère, sécurise les conditions matérielles du procès des massacres de 1982 : protection des juges, intégrité des témoins, préservation des preuves malgré les pressions constantes. Bouterse comprend que ce fonctionnaire tenace est en train de lui bâtir une cellule. La riposte est électorale. En 2010, jouant sur le populisme et la nostalgie d'un ordre fort, l'ancien dictateur remporte les élections et redevient président de la République. Le Shérif est chassé du gouvernement. La justice, théoriquement indépendante, se retrouve sous une pression étouffante.

Loin de se retirer, Santokhi change de terrain. Il prend en 2011 la tête du VHP, le Parti de la réforme progressiste — formation historiquement cantonnée à la communauté indo-surinamaise. C'est là que réside peut-être son geste politique le plus intelligent : comprendre que cette ligne de fracture ethnique était le principal actif du système Bouterse. Il passe près d'une décennie à élargir sa base, à tendre la main aux Créoles, aux Marrons de l'intérieur des terres, aux Javanais. Il transforme le VHP en formation nationale. Les fruits de cette patience tombent en juillet 2020. En pleine pandémie, les électeurs sanctionnent massivement la décennie Bouterse. L'Assemblée nationale élit Santokhi à la présidence de la République.

Le cadeau est empoisonné. Le gouvernement sortant a siphonné les réserves de la banque centrale. La dette publique culmine à des niveaux abyssaux, l'inflation détruit le pouvoir d'achat quotidien et les agences de notation ont classé le pays en défaut. Santokhi applique la cure FMI — coupes dans les subventions, hausse des tarifs de l'électricité et du carburant, restructuration de la dette. Ces mesures sont saluées à Washington et à La Haye. Dans les rues de Paramaribo, elles sont vécues comme une punition. L'espoir soulevé par la découverte d'immenses gisements pétroliers offshore, censés transformer le Suriname en nouveau Guyana, tarde à se convertir en revenus concrets. Le Shérif, hier figure de l'intégrité, devient le visage de l'austérité.

En décembre 2023, la cour d'appel condamne définitivement Bouterse à vingt ans de prison pour les assassinats de Fort Zeelandia. C'est l'aboutissement de quarante années d'acharnement. Mais la victoire se dérobe à la dernière seconde : l'ancien dictateur, refusant l'humiliation des menottes, plonge dans la clandestinité. Les mandats d'arrêt internationaux, Interpol — rien n'aboutit. L'épilogue s'écrit en décembre 2024 : Bouterse meurt d'une insuffisance hépatique dans sa cachette, à soixante-dix-neuf ans. Santokhi refuse des funérailles d'État, se contente d'un drapeau en berne et d'un appel au calme. Réponse glaciale pour une haine qui avait duré toute une vie.

La disparition de son ennemi ne sauve pas sa présidence. Privés de l'épouvantail Bouterse, les électeurs votent en juillet 2025 sur leur porte-monnaie. Le verdict est net : épuisés par les réformes, ils ramènent au pouvoir le Parti national démocratique — la machine fondée par l'ancien dictateur, désormais dirigée par Jennifer Geerlings-Simons. Santokhi quitte le palais présidentiel, usé par cinq ans de gestion de crise, laissant une économie assainie sur le papier et une société fatiguée sur le reste. Redevenu opposant parlementaire depuis quelques mois, il observait les nouveaux dirigeants défaire les équilibres qu'il avait si chèrement négociés.

Ce matin, quelques policiers montent la garde devant l'hôpital académique de Paramaribo. Les cadres du VHP commencent à affluer, visages fermés sous la chaleur moite de la capitale. La dépouille de l'ancien commissaire repose à quelques rues du siège du gouvernement qu'il a dirigé.