MEMOIRE D URNES

5 avril 2009 : le dimanche où la Moldavie a basculé

Les bureaux de vote ferment leurs portes dans une atmosphère de suspicion sourde. Vladimir Voronin, président sortant et patron du Parti des communistes, suit les premières remontées depuis son quartier général. Huit ans au pouvoir. Une longévité que ses adversaires n'ont jamais cessé de qualifier d'autoritarisme à la soviétique, et que les observateurs de l'OSCE ont toujours jugée avec une prudente équivoque — notant le déroulement techniquement correct du vote tout en signalant, comme par habitude, l'accès inéquitable à la télévision publique durant la campagne.

Ce 5 avril 2009, les chiffres qui tombent lui sont favorables. La commission électorale centrale lui accorde 49,48 % des suffrages, soit soixante sièges au parlement — un de moins que la majorité des trois cinquièmes nécessaire pour élire le chef de l'État. Victoire nette, sur le papier.

Dans les permanences de l'opposition, la stupeur cède vite à la colère. Vlad Filat, Mihai Ghimpu, Dorin Chirtoaca reçoivent des appels d'assesseurs signalant des anomalies en série : listes électorales gonflées, votes au nom de morts, pressions de notables locaux. Le scénario est connu. Ce qui l'est moins, c'est ce qui couve sous la surface.
Une génération née avec la fin de l'URSS, connectée et tournée vers l'Europe, n'est pas prête à avaliser ce résultat. Les SMS saturent les réseaux. Les appels à la mobilisation circulent sur les forums, contournant les canaux sous contrôle gouvernemental. Le ministère de l'Intérieur n'y voit rien de particulièrement menaçant.

Le lundi matin, quelques dizaines de jeunes se rassemblent place de la Grande Assemblée nationale, autour du monument d'Étienne le Grand. Ils allument des bougies. Le mot d'ordre se veut strictement apolitique : pas de bannières partisanes, juste un deuil symbolique. L'appel, diffusé par messagerie instantanée et relayé sur Twitter, fixe un grand rassemblement au lendemain. Les forces de l'ordre, habituées à gérer des cortèges encadrés par des syndicats ou de vieux appareils politiques, ne mesurent pas ce qu'elles ont en face d'elles.

Le 7 avril au matin, les amphithéâtres se vident. Des milliers de lycéens et d'étudiants descendent vers le centre-ville. La foule grossit d'heure en heure, rejointe par des habitants dont la lassitude économique n'attendait qu'un point de rupture. Trente mille personnes finissent par bloquer la principale artère de la capitale. Les slogans commencent par réclamer un recomptage. Ils exigent bientôt la démission du gouvernement. Des drapeaux roumains et européens flottent au-dessus de la marée humaine. La manifestation glisse vers la confrontation.

Ce qui suit appartient à une autre catégorie. Des manifestants arrachent les dalles des trottoirs et les lancent sur les cordon de police. La façade de verre du parlement cède. Les unités anti-émeutes reculent. Les portes du palais présidentiel sont forcées ; mobilier, dossiers, ordinateurs volent par les fenêtres. Un incendie criminel se déclare dans les étages du parlement. L'original de la déclaration d'indépendance moldave, conservé dans les archives, part en fumée. La télévision d'État parle de fascistes télécommandés par des puissances étrangères. Voronin, lui, accuse Bucarest d'avoir fomenté un coup d'État pour annexer le pays. L'ambassadeur de Roumanie est expulsé. L'obligation de visa, rétablie dans les heures qui suivent.

La nuit du 7 au 8 avril, les forces spéciales nettoient le centre-ville. Des centaines de jeunes sont interpellés, frappés dans les rues désertes, entassés dans des fourgons. Les centres de détention débordent. Des témoignages de tortures commencent à filtrer par les avocats. Un jeune homme, Valeriu Boboc, est conduit à la morgue. Les autorités évoquent une intoxication accidentelle. Les images de vidéosurveillance démontreront qu'il a succombé aux coups de policiers sur la place centrale.
Chi?in?u se réveille le lendemain dans une ville qui sent le brûlé. Des camions dégagent les tonnes de débris de verre pendant que les inculpations pour sédition s'accumulent. La Cour constitutionnelle, sous pression diplomatique internationale, ordonne finalement un recomptage intégral. Il dure neuf jours, se déroule sous haute surveillance, et confirme les résultats initiaux au dixième de pourcentage près. L'opposition maintient ses accusations : recompter des bulletins frauduleux n'efface pas les manipulations opérées en amont sur les registres électoraux.

L'affrontement se déplace alors au parlement. Pour faire élire Zinaida Greceanîi à la présidence, les communistes ont besoin d'un seul député de l'opposition. Un seul. Les trois formations libérales forment un front de refus absolument hermétique. Portefeuilles ministériels proposés, pressions judiciaires exercées : rien ne passe. Les sessions dédiées à l'élection présidentielle sont boycottées. Le 28 mai, puis le 3 juin, le parlement échoue à réunir les soixante et une voix requises. La Constitution moldave ne prévoit rien pour ce type de blocage. En juin, le parlement est dissous. De nouvelles élections sont convoquées pour fin juillet.

La stratégie de Voronin — user l'opposition par l'épuisement institutionnel — se fracasse sur la cohésion de députés que les violences d'avril avaient définitivement soudés. Le président sortant regagne son palais présidentiel, dont les portes d'entrée sont toujours condamnées par des plaques d'acier.