UN JOUR, UN PAYS
Vanuatu : l'archipel qui a mis le monde en accusation

Il y a des pays qui subissent. Le Vanuatu, lui, a choisi de poursuivre.
En mars 2023, cet archipel mélanésien de 300 000 âmes éparpillées sur quatre-vingt îles a arraché à l'Assemblée générale des Nations unies une résolution que les grandes puissances avaient longtemps bloquée : saisir la Cour internationale de justice sur les obligations climatiques des États. En juillet 2025, la CIJ a rendu son avis. Un pays plus petit que la Bretagne venait d'écrire une page du droit international.
Ce coup de force diplomatique dit quelque chose d'essentiel sur ce que le Vanuatu est devenu — et sur ce qu'il a toujours été, en un sens.
L'histoire du territoire commence dans l'absurde. De 1906 à 1980, les Nouvelles-Hébrides — nom colonial de l'archipel — furent co-administrées par la France et le Royaume-Uni dans le cadre d'un condominium si kafkaïen que les observateurs l'avaient rebaptisé « pandémonium ». Deux polices, deux monnaies, deux systèmes scolaires, deux tribunaux. Les familles devaient choisir un camp, enfant par enfant, avant l'entrée en primaire. À Port-Vila, les règles changeaient selon le trottoir sur lequel on marchait.
C'est le pasteur anglican Walter Lini qui mit fin à cette schizophrénie institutionnelle. Sous son impulsion, l'indépendance fut proclamée en 1980 — pacifiquement, là où d'autres territoires de la région avaient brûlé. Le pays prit le nom de Vanuatu, « notre terre pour toujours » dans plusieurs langues locales. La formule avait valeur de programme politique.
Car la terre, ici, n'est pas une métaphore. Elle est le socle du kastom, ce système de règles coutumières, de hiérarchies tribales et de rituels qui structure la vie dans les communautés rurales bien au-delà de la capitale. Dans les villages de Tanna ou de Malekula, les décisions foncières passent encore par les chefs coutumiers avant d'atteindre les préfectures.
L'archipel détient par ailleurs un record dont peu d'encyclopédies rendent compte : la plus forte densité linguistique au monde. Cent trente-huit langues indigènes pour 300 000 habitants — soit environ 1 760 locuteurs par langue. Pour se comprendre, les Ni-Vanuatu recourent au bichelamar, un pidgin anglo-mélanésien qui fait office de ciment national, sans supplanter ni le français ni l'anglais, toujours officiels. Après l'indépendance, la fusion laborieuse des deux systèmes scolaires a produit un curriculum bilingue qui reste, quarante ans plus tard, une expérience unique en Océanie.
Reste le fond du problème. Le Vanuatu est posé sur la ceinture de feu du Pacifique, au carrefour des séismes et des volcans actifs — celui de Tanna, l'Yasur, crache de la lave en continu depuis des siècles. Mais c'est le dérèglement climatique qui menace à présent l'existence même de certaines îles basses. La montée des eaux et l'intensification des cyclones — dont le Pam, en 2015, avait ravagé 90 % des infrastructures — transforment l'urgence géologique en urgence existentielle.
Face à un péril qu'il n'a pas créé, le Vanuatu a refusé la posture de la victime. Il s'est fait procureur.