MEMOIRE D URNES

6 avril 2021 : la mine qui a fait tomber un gouvernement

Le 6 avril 2021, le Groenland a renvoyé au fond de la roche un gisement qui était censé changer sa destinée. Ce choix — renoncer à la deuxième plus grande réserve mondiale de terres rares pour protéger des élevages de moutons et des eaux poissonneuses — mérite qu'on le prenne au sérieux.

Kuannersuit, c'est une montagne qui surplombe Narsaq, une bourgade du sud de l'île. En dessous, le gisement de Kvanefjeld mêle terres rares et uranium dans des proportions qui ont affolé les prospecteurs depuis une décennie. L'entreprise australienne Greenland Minerals, adossée à des capitaux chinois, promettait des centaines d'emplois et surtout une chose que quarante mille Groenlandais n'avaient jamais vraiment tenu entre leurs mains : des recettes fiscales suffisantes pour se passer de Copenhague. La dotation danoise pèse un tiers du budget local — autant dire que l'indépendance, sans mine, reste un slogan.

Le Siumut avait fait le pari. La formation social-démocrate qui gouverne l'île depuis l'autonomie de 1979 défendait l'exploitation au nom de la souveraineté. Mais le parti arrivait à ce scrutin dans un état de déliquescence avancé : Kim Kielsen, chef du gouvernement sortant, avait perdu la tête de son propre parti quelques mois plus tôt au profit d'Erik Jensen, installant au sommet du pouvoir une dyarchie paralysante. Puis, en février 2021, Demokraatit — petit partenaire indispensable à la majorité — avait claqué la porte, excédé par les atermoiements sur le dossier minier et par des scandales de favoritisme. Le parlement avait été dissous, gelant du même coup les permis de prospection.

C'est dans ce contexte que Múte Bourup Egede, trente-quatre ans, dirigeant d'Inuit Ataqatigiit, a transformé un scrutin de mi-parcours en référendum sur l'uranium. La ligne était simple : l'exploitation minière, pourquoi pas — mais l'uranium, jamais. Les habitants de Narsaq ne raisonnaient pas en termes abstraits de souveraineté nationale. Ils regardaient la montagne et pensaient aux tempêtes de l'Arctique susceptibles de disperser des poussières radioactives sur leurs pâturages. La campagne s'était déployée dans des conditions extrêmes — pas de routes entre les villes, déplacements en hélicoptère ou par voie maritime, restrictions sanitaires qui avaient rabattu une bonne partie du débat sur les réseaux sociaux, où la jeunesse urbaine était nettement plus réceptive au discours d'Inuit Ataqatigiit.

Le résultat n'a pas été serré. Trente-sept pour cent des voix et douze sièges sur trente-et-un pour Inuit Ataqatigiit ; vingt-neuf pour cent et une défaite cinglante pour le Siumut. Egede est devenu le plus jeune chef de gouvernement de l'histoire du Groenland, formant aussitôt une coalition avec Naleraq, autre parti hostile à l'extraction radioactive. Le message est arrivé à Perth avant même que les résultats soient officiels : les actions de Greenland Minerals se sont effondrées à l'ouverture des cotations. La nouvelle majorité a ensuite voté une loi interdisant la prospection de l'uranium sur l'ensemble du territoire.

Ce que ce scrutin a révélé n'est pas un refus de l'indépendance — Egede est lui-même indépendantiste convaincu. C'est l'idée que la route vers la souveraineté ne peut pas passer par n'importe quel prix. Les avocats de Greenland Minerals préparent leurs recours devant les tribunaux d'arbitrage internationaux. Le gisement, lui, reste intact sous la montagne. Et la question du financement de l'indépendance reste entière.