UN JOUR, UN PAYS

Bangladesh : le géant du delta entre résilience et vulnérabilité

Le Bangladesh n'a pas de pétrole, pas de minerais rares, pas de position géographique stratégique au sens classique du terme. Il a du riz, du textile et 170 millions d'habitants sur un territoire légèrement plus grand que la Grèce. C'est avec ces maigres atouts que ce pays a transformé, en deux générations, une réputation de fardeau humanitaire en succès économique reconnu jusqu'aux tables de la Banque mondiale — sans pour autant avoir réglé l'essentiel.

La naissance du pays, en 1971, résume à elle seule le caractère entêté de ce peuple. Pakistan oriental depuis la partition des Indes en 1947, le territoire était séparé d'Islamabad par plus de mille kilomètres de sol indien et par des siècles de culture distincte. Quand Islamabad tenta d'imposer l'ourdou comme langue nationale, les Bengalis résistèrent — d'abord par la rue, puis par les armes. La guerre de libération menée sous la direction de Sheikh Mujibur Rahman fut d'une brutalité rare. Ce n'est qu'avec l'intervention de l'armée indienne que le conflit s'acheva, sur la naissance d'un État qui avait choisi sa langue comme principe fondateur.

Ce même pays était encore surnommé « panier percé » dans les couloirs des institutions internationales au milieu des années 1970. La formule est aujourd'hui difficile à soutenir. L'industrie du prêt-à-porter bangladaise — deuxième exportateur mondial de vêtements après la Chine — a sorti des millions de femmes de la pauvreté rurale en les intégrant au travail salarié. Elle a aussi révélé ses propres limites : l'effondrement du Rana Plaza en 2013, qui a tué plus de 1 100 personnes, reste la plus grande catastrophe industrielle du secteur textile dans l'histoire moderne. La croissance a eu lieu ; les conditions de travail qui la sous-tendent restent un problème non résolu.
L'innovation sociale bangladaise ne se limite pas au textile. Muhammad Yunus y a inventé le microcrédit, récompensé par le prix Nobel de la paix en 2006. Le pays a déployé la plus grande flotte de systèmes solaires domestiques au monde — plus de six millions de foyers ruraux équipés de panneaux photovoltaïques — réduisant la dépendance au kérosène et créant une filière d'emploi locale dans l'installation et la maintenance. Le gouvernement vise 40 % d'énergies renouvelables dans son mix d'ici 2030, un objectif ambitieux pour un pays qui s'électrifie encore massivement.

Deux crises pourtant plafonnent ces succès. À Cox's Bazar, district frontalier du sud-est, s'entassent près d'un million de Rohingyas expulsés de Birmanie depuis des décennies de persécutions. Ce camp, le plus grand du monde, exerce une pression considérable sur une économie locale déjà sous tension — et aucune solution diplomatique sérieuse n'est en vue. L'autre menace est moins bruyante mais plus radicale : la montée des eaux. Le Bangladesh est l'un des pays les plus exposés au dérèglement climatique sur la planète. Posé sur le plus grand delta du monde — là où le Gange, le Brahmapoutre et la Meghna convergent avant de se jeter dans le golfe du Bengale —, il voit ses terres côtières se saliniser et ses zones basses disparaître à mesure que le niveau de la mer progresse. Une part significative du territoire pourrait être engloutie d'ici la fin du siècle, faisant potentiellement de dizaines de millions de Bangladais des déplacés climatiques.

Un pays capable d'inventer le microcrédit et de déployer six millions de kits solaires ruraux saura peut-être aussi adapter son delta à ce que le réchauffement lui prépare. Mais la résilience a des limites que l'eau, elle, n'a pas.