ALLEMAGNE - ANNIVERSAIRE

Anke Rehlinger, l'athlète qui gouverne

Du cercle de lancer au siège de ministre-présidente, le parcours d'Anke Rehlinger n'a rien d'une trajectoire rectiligne. Il ressemble davantage à ce qu'il est : une accumulation patiente, dans une région qui n'a jamais vraiment eu les moyens de l'impatience.

Elle naît le 6 avril 1976 à Wadern, dans un foyer où la politique se vit en actes avant de se formuler en idées. Son père, chef d'équipe dans le bois et militant SPD de la première heure, dirige la section locale de Nunkirchen. Sa mère est secrétaire dans un cabinet médical. Rien là-dedans qui prédispose à l'ambition — ou plutôt, tout ce qui la rend possible sans la rendre évidente. Après son Abitur au lycée Peter Wust de Merzig en 1995, elle reste en Sarre pour faire son droit à l'université locale. Pas d'exil berlinois, pas de grand départ. Elle fête aujourd'hui ses 50 ans.

Sous son nom de jeune fille, Anke Moos, elle établit en août 1996 à Rehlingen le record féminin de Sarre au lancer du poids : 16,03 mètres, toujours inégalé. C'est un détail qui dit quelque chose sur la femme — pas sur la sportive, sur la méthode. La performance tient.
La formation juridique suit son cours dans la même logique de rigueur appliquée. Premier examen d'État en 2000, stage au ministère de la Justice sarrois jusqu'en 2003, deuxième examen, spécialisation en droit fiscal, admission au barreau en 2005. L'année suivante, elle ouvre son cabinet à Losheim am See — à titre personnel, sans filet partisan.

Elle adhère au SPD vers 1998, à vingt-deux ans. Vice-présidente régionale des Jusos en 2003, élue au Landtag à vingt-huit ans en 2004 : la progression est régulière, sans accélération spectaculaire. Elle travaille les dossiers européens, puis l'éducation, puis préside entre 2011 et 2012 une commission d'enquête sur la gestion chaotique de l'ancienne mine de Reden — une affaire qui fleure bon les règlements de comptes régionaux. C'est dans ce contexte qu'elle entre au gouvernement au printemps 2012, quand l'improbable coalition « jamaïcaine » s'effondre : elle hérite de la Justice, de l'Environnement et de la Protection des consommateurs.
L'ascension s'accélère en janvier 2014. Heiko Maas rejoint le gouvernement fédéral ; Rehlinger récupère le portefeuille de l'Économie, du Travail, de l'Énergie et des Transports, et la vice-présidence du gouvernement régional. Un méga-ministère pour un Land qui ne peut pas se payer le luxe de négliger aucun de ces secteurs. Elle occupe ce poste huit ans.

La défaite de 2017 aurait pu l'affaiblir. Elle la surmonte sans détour : en mars 2018, la section sarroise du SPD lui confie sa présidence avec plus de 94 % des voix des délégués. Fin 2019, elle intègre la direction fédérale du parti à Berlin comme vice-présidente nationale. La Sarre ne l'a pas quittée — mais elle joue désormais sur les deux tableaux.

La campagne de mars 2022 est la sienne, clairement calibrée autour d'un message industriel : préservation des emplois, transition énergétique maîtrisée, refus de sacrifier la classe ouvrière sarroise sur l'autel d'une écologie de métropole. Le soir du 27 mars, le SPD emporte 43,5 % des voix et 29 sièges sur 51 — une majorité absolue que le SPD n'avait plus obtenue dans un Land allemand depuis des années. Le 25 avril 2022, elle est investie ministre-présidente. À peu près au même moment, sa séparation d'avec Thomas Rehlinger, médecin, devient publique. Ils ont un fils, né en 2008.

Depuis, elle négocie pied à pied avec les sidérurgistes et les syndicats pour obtenir les aides d'État nécessaires à la conversion des hauts-fourneaux à l'hydrogène. La Sarre, région d'acier et de charbon reconverti, ne peut pas se permettre de rater ce virage — ni de le prendre trop vite. C'est l'équilibre qu'elle tente de tenir, sans beaucoup d'alliés dans une gauche fédérale souvent plus à l'aise avec les grandes déclarations climatiques qu'avec les cahiers de revendications syndicaux.

Du 1er novembre 2024 au 31 octobre 2025, elle préside le Bundesrat — quatrième personnage de l'État dans l'ordre protocolaire fédéral. Elle assure par ailleurs depuis 2023 la représentation plénipotentiaire de l'Allemagne pour les affaires culturelles et éducatives franco-allemandes, une fonction qui lui permet de pousser l'apprentissage du français dans les écoles sarroises et de défendre les intérêts des travailleurs transfrontaliers avec la Lorraine et le Luxembourg.

Présidente d'un Land de la taille d'un département français, coordinatrice des relations SPD avec l'Asie, interlocutrice du patronage lourd et des fédérations syndicales : Rehlinger a construit un profil que peu de dirigeants régionaux allemands peuvent revendiquer. Ce n'est pas de la modestie territoriale — c'est une forme d'efficacité politique que le SPD fédéral observe avec une attention croissante.