MEMOIRE D URNES
7 avril 2013 : victoire contestée et fracture durable au Monténégro

Le soir du 7 avril 2013, deux partis ont revendiqué la victoire en même temps à Podgorica. Au siège du Parti démocratique des socialistes, Filip Vujanovic s'est déclaré réélu avec un peu plus de 51% des voix. À quelques rues de là, Miodrag Lekic montait à son tour à la tribune pour annoncer qu'il était en tête selon ses propres chiffres. Klaxons des uns, klaxons des autres — la capitale monténégrine a vécu une nuit de confusion que ni les uns ni les autres n'avaient vraiment intérêt à dissiper trop vite.
L'enjeu dépassait de loin la fonction elle-même, souvent réduite à un rôle honorifique. Le Monténégro venait d'ouvrir ses négociations d'adhésion avec l'UE en 2012, et Bruxelles regardait ce scrutin comme un baromètre — celui de la maturité démocratique d'un pays indépendant depuis sept ans seulement. En face de la machine électorale du parti au pouvoir, adossée à Milo Djukanovic et rodée depuis l'époque yougoslave, l'opposition avait réussi quelque chose d'inhabituel : se rassembler derrière un candidat unique. Lekic, diplomate de carrière au verbe posé, avait taillé sa campagne dans le bois dur de la corruption, de l'emprise partisane sur les institutions, du clientélisme public. Des thèmes qui portent, dans un pays où le chômage reste élevé et où les mêmes visages occupent les mêmes postes depuis trop longtemps.
La crise a éclaté le lendemain matin. La commission électorale d'État a certifié la victoire de Vujanovic : 51,2% contre 48,8%, soit environ sept mille voix d'écart sur plus d'un demi-million d'inscrits. L'opposition a rejeté ces résultats, déposé des recours, parlé de manipulation, de pression sur les fonctionnaires, d'abus des moyens de l'État. Sans parvenir à convaincre les juridictions saisies, ni les observateurs internationaux — qui n'ont trouvé aucune preuve suffisante d'une fraude organisée.
C'est là qu'intervient le rapport de l'OSCE, et il est gênant pour tout le monde. Ses observateurs ont salué un vote globalement bien organisé, mais ils ont pointé sans ambages la « confusion entre l'État et le parti » et l'usage des ressources publiques en faveur du sortant. Beaucoup d'employés du secteur public percevaient leur emploi comme dépendant du bon vouloir du pouvoir — et votaient en conséquence, ou du moins le craignaient. Ce n'est pas de la fraude au sens judiciaire. Mais c'est suffisant pour vicier le terrain.
Les semaines suivantes ont suivi un scénario classique : recours devant la Cour constitutionnelle, rejeté ; débats internes à l'opposition sur le boycott ou la participation ; quelques manifestations à Podgorica, sans explosion. Vujanovic a été investi pour un troisième mandat, validé constitutionnellement au motif que l'indépendance de 2006 avait remis les compteurs à zéro.
Ce scrutin n'a pas renversé le système. Il a juste rendu visible ce que beaucoup savaient déjà : qu'en face du DPS, il existait désormais un électorat massif, frustré, et que ça ne resterait pas sans suite.