MEMOIRE D URNES
8 avril 1990 : un député, une majorité. La nuit où la Grèce a failli sombrer

Dix mois. Trois élections. Et toujours rien.
Ce 8 avril 1990, les Grecs retournent aux urnes avec, dans la nuque, la lassitude de ceux qu'on a déjà trop sollicités. Le pays tient debout à peine — une dette qui s'emballe, le scandale Koskotas qui a mis par terre Papandreou l'été précédent, deux coalitions brinquebalantes entre conservateurs et communistes que personne n'avait vues venir et que tout le monde a vu tomber. La crédibilité financière d'Athènes se joue cette nuit-là. Pas dans dix ans. Cette nuit.
Au siège de la Nouvelle Démocratie, Mitsotakis surveille les écrans. Soixante et un ans de vie politique l'ont rendu patient, ou du moins il le prétend. Les chiffres tombent, circonscription après circonscription, et ils racontent une histoire cruelle : son parti frôle les 47 % — un score que n'importe quel autre système électoral occidental aurait transformé en victoire nette. Pas en Grèce. La loi électorale, avec sa prime majoritaire et ses subtilités de calcul, lui accorde exactement 150 sièges. La majorité absolue en exige 151.
Un siège. Papandreou, mis en examen pour sa supposée implication dans le détournement des fonds de la Banque de Crète, encaisse quand même 123 élus. La gauche du Synaspismos en décroche 19. Et le reste ? Un homme.
Theodoros Katsikis, élu unique d'un micro-parti sorti des rangs dissidents de la Nouvelle Démocratie, se retrouve dans la position la plus inconfortable de la politique grecque contemporaine : tout le monde a besoin de lui, et lui n'a besoin de personne. Les téléphones chauffent. Les émissaires se croisent. Le scénario d'une quatrième élection — l'humiliation absolue, l'effondrement programmé de la crédibilité du pays sur les marchés — plane sur Athènes comme une menace concrète.
Le lendemain matin, Katsikis tranche. Il vote Mitsotakis. Le chaos institutionnel, dit-il, n'est pas une option. Ce n'est pas une explication très romantique, mais c'est peut-être la seule honnête. Mitsotakis se rend au palais présidentiel avec la majorité la plus étroite de l'histoire récente du pays et un agenda économique qui va froisser les syndicats, les fonctionnaires et une bonne moitié de l'électorat qu'il vient de convaincre.
Privatisations, gel des embauches publiques, austérité budgétaire : le programme est connu depuis des semaines. Il n'a pas changé d'une virgule. Ce qui a changé, c'est qu'il faudra maintenant le faire passer avec une voix de marge — à chaque vote, à chaque texte de loi, pendant quatre ans.