CROATIE - ANNIVERSAIRE

Andrej Plenkovic, le survivant de Bruxelles

Andrej Plenkovic a posé les billets en euros qu'il venait de retirer d'un distributeur du centre de Zagreb sur la table d'une conférence de presse. Nous étions le 1er janvier 2023. La Croatie entrait simultanément dans l'espace Schengen et dans la zone euro. Le symbole était trop beau pour être improvisé — il ne l'était pas. Tout chez cet homme procède d'un calcul patient, et cette mise en scène avait été préparée comme une négociation.

Il faut remonter à 1993 pour comprendre d'où vient l'obsession. Un tiers du territoire croate est encore sous contrôle serbe, la guerre n'est pas finie, et un étudiant en droit de l'université de Zagreb choisit de rédiger son mémoire sur les institutions de la Communauté européenne. Ce n'est pas de l'idéalisme : c'est une lecture politique précoce de ce que la Croatie devra devenir pour survivre. Plenkovic, né le 8 avril 1970 dans une famille de la bourgeoisie intellectuelle zagréboise — père professeur en sciences de l'information, mère cardiologue — a grandi dans un milieu qui regardait vers l'Ouest même sous Tito. Il en a retenu l'essentiel : en Europe centrale et balkanique, l'intégration européenne n'est pas un projet parmi d'autres, c'est la condition de tout le reste. Il fête aujourd'hui ses 56 ans.

Sa carrière diplomatique au ministère des Affaires étrangères, de 1994 jusqu'aux années 2010, tient moins du parcours classique que d'une préparation méthodique. Bruxelles comme chef adjoint de mission, Paris comme ambassadeur adjoint, la maîtrise de l'anglais, du français et de l'italien — tout cela construit un homme rompu aux compromis lents du multilatéralisme, peu attentif aux urgences nationales, très attentif à la réputation qu'on laisse dans les couloirs des sommets. Il prend sa carte à l'Union démocratique croate seulement en 2011. Tardivement, délibérément : il choisit son moment.

Ce moment arrive à l'été 2016 sous la forme d'un naufrage. Tomislav Karamarko, qui dirige alors l'Union démocratique croate, s'effondre sous le poids d'un scandale de conflit d'intérêts et d'un virage nationaliste qui a aliéné une partie de l'électorat modéré. Le gouvernement tombe. Plenkovic se présente à la tête du parti avec un mot d'ordre qui résume toute sa stratégie : la normalisation. Il gagne, purge la ligne dure, remporte les législatives anticipées de l'automne, et s'installe à la chancellerie de Saint-Marc le 19 octobre 2016. Il a quarante-six ans.

Les premières années du mandat ressemblent à une gestion permanente de l'urgence. En 2017, le conglomérat Agrokor — premier employeur des Balkans — vacille sous l'accumulation de dettes contractées auprès de banques russes. Plenkovic fait voter une loi d'exception qui place le géant privé sous tutelle d'État. Un dirigeant de centre-droit qui nationalise provisoirement le principal employeur du pays : l'image est inconfortable, mais la faillite systémique est évitée. En 2020, la pandémie frappe, puis deux séismes successifs — Zagreb en mars, Petrinja en décembre — causent des milliards de dégâts. Il remporte les élections de l'été 2020 haut la main.

Son second mandat produit les résultats dont il avait fait une promesse de carrière. L'intégration dans Schengen et l'euro en janvier 2023. Le pont de Peljesac, inauguré à l'été 2022, financé à 85 % par des fonds européens, qui relie enfin le sud de la Dalmatie au reste du territoire national sans dépendre du corridor bosnien de Neum. Deux réalisations concrètes, mesurables, qui ancrent la Croatie dans l'intégration continentale d'une façon qui n'est plus réversible.

En regard, son rapport au président Zoran Milanovic tient de la guerre d'usure permanente. Issu de la gauche, converti à un populisme souverainiste qui l'a rapproché de Budapest et de certaines thèses pro-russes, le chef de l'État bloque nominations militaires et affectations diplomatiques, insulte régulièrement le Premier ministre en public, et tente au printemps 2024 une manoeuvre constitutionnelle sans précédent : se porter lui-même candidat au poste de Premier ministre tout en restant chef de l'État. La Cour constitutionnelle invalide la démarche. Plenkovic remporte le scrutin d'avril 2024 et devient le premier chef de gouvernement de l'histoire croate indépendante à conquérir un troisième mandat consécutif.

Le prix de cette victoire est substantiel. Privé de partenaires centristes, il s'allie au Mouvement patriotique, formation nationaliste dure, pour conserver sa majorité. C'est exactement l'inverse de ce qu'il avait construit en 2016 en prenant le contrôle du parti. Depuis Zagreb, il doit désormais ménager une coalition intérieure dont les réflexes identitaires contredisent frontalement le profil européiste qu'il défend à Bruxelles. La reconstruction post-séisme avance lentement. L'inflation a érodé une partie de sa base électorale populaire. Plusieurs ministres ont été contraints à la démission pour corruption.

Ce que la trajectoire de Plenkovic révèle, au fond, c'est moins un paradoxe personnel qu'une réalité structurelle de la politique balkanique : on peut ancrer son pays dans l'Europe, négocier les fonds de relance, inaugurer un pont spectaculaire — et se retrouver néanmoins prisonnier des équilibres intérieurs que l'intégration européenne n'a pas dissous. Le diplomate policé des années 1990 a survécu à tous ses adversaires. Il gouverne. Mais avec qui, et jusqu'où, reste une question ouverte.