MEMOIRE D URNES

Le Sun a cru éteindre la lumière – Le retournement du 9 avril 1992

Cette nuit-là, The Sun avait tout misé. À la une : le visage de Neil Kinnock encastré dans une ampoule électrique, et ce titre en capitales — le dernier Britannique à quitter le pays n'oublierait pas d'éteindre. L'humour cruel d'un tabloïd sûr de lui.

Il avait pourtant de bonnes raisons de l'être. Les sondages donnaient les conservateurs battus. John Major, propulsé à Downing Street après l'éviction de Thatcher par ses propres troupes, gouvernait un pays en récession sévère, avec près de trois millions de chômeurs. Le programme travailliste, et notamment la hausse d'impôts pour les hauts revenus, passait bien. Tout passait bien. Le problème, c'est que les urnes, elles, ne lisent pas les sondages.

Le 1er avril, Kinnock avait commis l'irréparable. À Sheffield, dans une patinoire transformée en convention américaine, il avait hurlé trois fois sa certitude de gagner. Les caméras avaient tout capté. Pendant des jours, les images avaient tourné. Quelque chose avait changé — pas chez les militants, chez les autres. Ces électeurs indécis qui n'aiment pas qu'on fête la victoire avant le match. Face à ça, Major avait eu le réflexe inverse : un marchepied en plastique, des places de marché, un porte-voix. Presque daté. Efficace.

Les premiers résultats sont tombés peu avant minuit. Basildon, banlieue ouvrière de l'Essex, baromètre traditionnel du vote national : le conservateur tenait. Avec une marge que personne n'avait prévue. Sur les plateaux de la BBC, les projections se sont retournées en direct. Les Britanniques avaient voté — massivement. Plus de quatorze millions de voix pour les conservateurs, un record historique. Kinnock a démissionné quelques jours plus tard.

Ce que Major avait gagné ressemblait à une victoire. C'en était une, bien sûr. Mais vingt-et-un sièges de majorité, ça ne laisse aucune marge de manœuvre. Et à l'aube du débat sur Maastricht, les rebelles eurosceptiques de son propre camp allaient s'en souvenir. Les votes de confiance se succéderaient, chacun un peu plus usant. D'un côté, un Premier ministre sous pression permanente de sa droite. De l'autre, un Parti travailliste contraint de se réinventer — John Smith d'abord, puis un certain Tony Blair, qui avait bien observé ce qui n'avait pas fonctionné à Sheffield. Le scrutin du 9 avril 1992 avait tranché une élection. 

Il en annonçait plusieurs autres.