MEMOIRE D URNES

Le soir du 10 avril 2022, ou la fin d'un monde

À vingt heures, les résultats tombent. Dans les QG parisiens, le silence précède de quelques secondes la sidération. Le premier tour confirme ce que les sondeurs pressentaient sans vraiment oser l'écrire : la Cinquième République vient de changer de forme.

Macron et Le Pen sont au second tour. La nouvelle, en elle-même, n'étonne personne. Ce qui stupéfait, c'est l'ampleur du désastre collatéral. Anne Hidalgo — patronne de Paris, candidate du Parti socialiste — termine à 1,75 %. Valérie Pécresse, Les Républicains, héritière d'une droite qui a gouverné ce pays pendant des décennies, n'atteint pas 5 %. En direct à la télévision, elle devra lancer un appel aux dons pour éponger sa dette de campagne. Le remboursement public n'est accessible qu'au-delà de ce seuil. Elle en est loin. Très loin.

La campagne s'était déroulée à l'ombre de l'Ukraine. Depuis fin février, les chars russes avancent. Macron téléphone à Poutine, convoque des sommets, endosse la posture du chef des armées en temps de guerre. Un seul meeting, à Nanterre. Le reste, c'est de la communication d'État. Stratégie cynique ou gestion sincère de la crise — ses partisans et ses adversaires ne s'accordent pas là-dessus — mais le résultat est là : le président sortant a capté la lumière sans débattre.

En face, Marine Le Pen a fait le travail différemment. Elle a rangé les dossiers migratoires, laissé Éric Zemmour occuper ce terrain-là avec sa rhétorique identitaire tranchante, et s'est concentrée sur les fins de mois. L'inflation, les prix à la pompe, les factures de gaz. Résultat : 23,15 %, ses territoires habituels consolidés, quelques autres gagnés.

La gauche, elle, fait le décompte toute la nuit. Mélenchon est troisième avec 21,95 %. Il lui manque 420 000 voix pour passer devant Le Pen. Moins de quatre cents mille bulletins séparent la gauche radicale d'un second tour historique. Devant ses militants, certains en larmes, il répète quatre fois la même phrase depuis son pupitre : pas une voix pour l'extrême droite. Sans dire Macron. Le lendemain, les états-majors épluchent la carte. Le vote utile est arrivé trop tard.

Zemmour, lui, termine à 7,07 %. Inférieur à ses pics sondagiers de l'hiver, mais suffisant pour illustrer un fait inédit depuis 1965 : pour la première fois, ni le PS ni les LR ne franchissent la barre symbolique des 5 %. Le bipartisme qui structurait la vie politique française depuis un demi-siècle n'est plus un système en crise. C'est un cadavre.
Ce qui s'ouvre désormais ressemble à trois blocs qui se regardent sans pouvoir se parler : un centre macroniste, une droite radicale lepéniste, une gauche mélenchoniste. Aucun ne représente à lui seul une majorité. 

Le second tour, dans quinze jours, ne tranchera pas cette équation. Il l'aggravera.