MEMOIRE D URNES

Lasso, troisième essai — 11 avril 2021

Guayaquil, dimanche 11 avril 2021. Les files s'étirent encore devant quelques bureaux de vote quand les premières projections tombent sur les écrans du Conseil national électoral. Les électeurs portent le masque, respectent les distances, dans un pays qui sort à peine d'une des pires vagues de Covid-19 d'Amérique du Sud — Guayaquil avait été, au printemps 2020, l'une des premières villes du continent à voir ses morgues débordées. Ce contexte pèse. La campagne s'est déroulée dans une atmosphère étrange, à mi-chemin entre la fièvre électorale et la fatigue collective d'un peuple épuisé.

Les premières projections tombent. Guillermo Lasso devance Andres Arauz. Nettement. Personne, ou presque, n'avait vu venir une marge pareille — ni les sondeurs, ni les analystes, ni l'état-major d'Arauz qui avait abordé ce second tour avec une confiance que les résultats du premier semblaient justifier.

Ce résultat, l'ancien banquier de soixante-six ans l'attendait depuis deux tentatives avortées. Il s'était présenté en 2013, battu par Rafael Correa lui-même avec une facilité déconcertante. Puis en 2017, défait cette fois par Lenin Moreno, le dauphin de Correa qui allait rapidement rompre avec son mentor et pivoter vers une ligne libérale — avant de sombrer dans une impopularité record qui avait tout ouvert pour 2021. Deux échecs, une réputation de candidat de la droite dure incapable de séduire au-delà de son socle, et une image de banquier que ses adversaires agitaient comme un chiffon rouge depuis des années.

Après le premier tour, son équipe a refait les calculs. Lasso avait frôlé l'élimination : il avait arraché sa qualification avec un avantage infime sur le candidat indigène écologiste Yaku Perez, dans un résultat si serré que Perez lui-même avait réclamé un recomptage, affirmant avoir été floué. L'accusation n'avait pas été retenue, mais elle avait laissé une trace. La Confédération des nationalités indigènes de l'Équateur, le puissant mouvement CONAIE qui avait paralysé le pays lors des protestations de 2019 contre les réformes économiques de Moreno, refusait catégoriquement de donner une consigne de vote pour Arauz. Pour les communautés indigènes, le candidat de Correa incarnait le retour d'un régime qui avait mené une politique extractiviste agressive dans l'Amazonie équatorienne tout en réprimant leurs protestations.

Lasso a saisi l'ouverture. Exit les costumes sombres et le discours de banquier conservateur. Place aux baskets rouges, à TikTok, à des meetings où l'on parle désormais des droits des femmes et de la protection de l'environnement. Son équipe a compris que la clé du scrutin se jouait moins dans la reconquête de son électorat naturel que dans la capacité à capter ces voix indigènes et progressistes qui détestaient Arauz autant que lui. Le pari était risqué — ses propres partisans de droite pouvaient se sentir floués par ce virage soudain. Il a marché.

À cinquante-deux pour cent des suffrages contre quarante-sept, la victoire est claire. Arauz a concédé rapidement, sans chercher à contester ni à alimenter les rumeurs de fraude qui avaient circulé en sous-main pendant toute la campagne. Il a annoncé vouloir appeler le vainqueur en personne pour le féliciter — geste suffisamment inhabituel dans une région où les défaites électorales se règlent souvent dans l'amertume et les procédures judiciaires pour être relevé. Le camp de Rafael Correa, qui orchestre la politique de son mouvement depuis Bruxelles où il a obtenu l'asile après avoir été condamné en Équateur pour corruption dans l'affaire Odebrecht, ne tentera pas le coup de force. La transition sera pacifique.

Reste à savoir ce que Lasso va en faire. Son parti, le mouvement CREO, ne dispose que de douze sièges sur cent trente-sept à l'Assemblée nationale — une minorité qui rend toute gouvernance autonome impossible. Pour voter le moindre budget, adopter la moindre réforme, il lui faudra négocier avec Pachakutik, le bras politique du mouvement indigène, avec les centristes de la Democracia Popular, avec des indépendants dont les priorités n'ont rien à voir avec son programme. Chaque loi sera un marchandage. Chaque compromis sur sa ligne libérale risque de lui aliéner les milieux d'affaires qui ont financé sa campagne.

Et au-delà des équilibres parlementaires, la situation sécuritaire n'attend pas. Dans les prisons de la côte pacifique — à Guayaquil, à Portoviejo — les gangs liés aux cartels mexicains et colombiens qui contrôlent le trafic de cocaïne transitant par l'Équateur se sont structurés pendant les mois de relâchement pandémique. Les massacres dans les établissements pénitentiaires se multiplient depuis 2020. L'État a perdu le contrôle de pans entiers du système carcéral. Ce dossier-là, Lasso en héritera dès son premier jour à Carondelet.

Il prend aussi en charge une économie sous perfusion. La dette publique a explosé sous Moreno, contraint de recourir au FMI en 2019 dans des conditions politiquement explosives — c'est cet accord qui avait déclenché les protestations d'octobre, quand Quito avait vécu onze jours de blocus et d'affrontements. La pandémie a encore aggravé les comptes. Lasso a promis de relancer l'investissement privé, d'ouvrir davantage aux capitaux étrangers, de réduire le poids de l'État. Sur le papier, la thérapie de choc libérale. Dans la pratique, avec une Assemblée hostile et un pays épuisé, l'exercice sera tout autre.

Ce 11 avril, les Équatoriens ont choisi le changement. Mais le changement, dans un pays aussi fracturé, n'est jamais qu'un point de départ.