DJIBOUTI - PRESIDENTIELLE 10 AVRIL

Djibouti, le sixième règne — Quand la fête des stades masque l'immobilisme du pouvoir

Le stade Hassan Gouled n'est pas un mensonge — c'est une vérité soigneusement choisie. Dix mille spectateurs sous la chaleur de la Corne de l'Afrique, une finale de la Coupe du Président entre la Garde Républicaine et la Gendarmerie nationale, des primes à quatre millions de francs djiboutiens et des 4x4 offerts aux meilleurs joueurs. Ismaïl Omar Guelleh, soixante-dix-sept ans, a lui-même remis le trophée, entouré de son Premier ministre, du président de l'Assemblée nationale et du secrétaire d'État aux Sports. Ce mardi 7 avril, la mise en scène était parfaite. Trois jours plus tard, le pays vote.

Le résultat de l'élection présidentielle du 10 avril ne constitue pas une énigme. L'Union pour la Majorité Présidentielle — coalition gravitant autour du Rassemblement Populaire pour le Progrès, le parti de Guelleh depuis les années quatre-vingt-dix — occupe l'intégralité de l'espace politique. Les rassemblements du mois de mars ont quadrillé le territoire, de la capitale jusqu'à Ali Sabieh, avec un message uniforme : continuité, infrastructures scolaires, pouvoir d'achat préservé malgré les turbulences causées par les conflits au Moyen-Orient. Le candidat sortant a rythmé la campagne par une série d'inaugurations ciblées — logements sociaux, apparitions lors des célébrations de l'Aïd el-Fitr. En face, un seul nom figure sur les bulletins : Mohamed Farah Samatar, du Centre des Démocrates Unifiés, dont le slogan « Un autre Djibouti est possible » ne rencontre pas d'adversaire à sa mesure. Les sept députés d'opposition que compte une Assemblée nationale à soixante-cinq sièges ont d'ailleurs fini par rallier officiellement le président sortant. La compétition s'est tenue avant même l'ouverture des bureaux de vote.

Pour en arriver là, il a fallu quelques ajustements constitutionnels. En novembre dernier, lors du congrès d'investiture de son parti, Guelleh a justifié son maintien au pouvoir par une logique qui lui est familière : l'insistance des anciens, la mobilisation des femmes, l'appel des jeunes travailleurs. Ce registre du sacrifice consenti est rodé. Ce que le discours omet de mentionner, c'est que la limite d'âge de soixante-quinze ans — qu'il avait lui-même inscrite dans la Constitution — a dû être supprimée par l'Assemblée nationale pour que cette sixième candidature soit légalement possible. Ce n'est pas la première fois que les contraintes qu'il a posées sont levées pour ne pas lui faire obstacle.

La révision constitutionnelle récente ne s'est pas arrêtée là. Le texte fondamental intègre désormais l'interdiction des mutilations génitales féminines et la prohibition des pratiques portant atteinte à la dignité humaine. Ces avancées sont réelles, et leur inscription dans la Constitution n'est pas sans valeur symbolique. Mais des juristes djiboutiens et étrangers relèvent que des lois organiques auraient suffi à produire le même effet. La révision constitutionnelle a surtout accompagné l'introduction de nouveaux articles que ses critiques lisent comme des instruments de contrôle politique visant les derniers réseaux dissidents, les lanceurs d'alerte et les militants de la diaspora. Dans un pays classé au 168e rang sur 180 par les organisations de défense de la liberté de la presse, le renforcement de l'arsenal juridique ne peut être lu sans contexte. Au précédent scrutin, Guelleh avait officiellement recueilli près de 97 % des suffrages.

Le problème réel n'est pas l'élection. C'est ce qui vient après. La santé du président alimente des rumeurs persistantes depuis plusieurs années, et des fragilités physiques documentées ont laissé entrevoir, dans certains milieux politiques, l'hypothèse d'une démission avant le terme du quinquennat. Or le système djiboutien a été construit autour d'un homme, pas autour d'institutions. Aucune succession n'a été préparée, aucun successeur désigné — la question reste officiellement impensable. Ce vide n'est pas accidentel : il est le produit direct d'un mode de gouvernance qui a méthodiquement évité de créer des contre-pouvoirs ou d'émanciper une génération de responsables politiques autonomes. Les opposants en exil le répètent : sans mécanisme pacifique d'alternance, le risque n'est pas l'instabilité ordinaire — c'est la fragmentation. Le spectre somalien, agité depuis des décennies dans les analyses régionales, n'est pas une figure rhétorique. C'est une hypothèse que les spécialistes de la Corne de l'Afrique formulent aujourd'hui avec moins de prudence qu'autrefois.

Les ambassades présentes à Djibouti-Ville observent tout cela sans rien dire, et ce silence n'est pas de la complicité passive — c'est une position calculée. Le territoire djiboutien héberge des bases militaires américaine, chinoise et française sur une superficie comparable à celle de la Bretagne. La mer Rouge, les routes commerciales, le détroit de Bab el-Mandeb : la géographie de Djibouti en fait un actif stratégique que personne n'a intérêt à déstabiliser. Washington, Pékin et Paris rédigent leurs rapports confidentiels sur l'état du droit, archèvent leurs inquiétudes, et composent. Un partenaire prévisible, même autoritaire, vaut mieux qu'une transition incertaine dans l'une des zones les plus surveillées du globe.

Vendredi matin, les assesseurs ouvriront les registres. Les observateurs internationaux rédigeront leurs premières notes sur le déroulement pacifique des opérations. Le dépouillement, le soir, ne réservera aucune surprise. Et la question qui se pose réellement — qui gouverne Djibouti après Guelleh, et comment — restera sans réponse officielle, comme si l'avenir du pays était lui aussi une affaire trop sérieuse pour être soumise au vote.