MEMOIRE D URNES

12 avril 1959 : Comment Houphouët-Boigny a gagné sans jamais risquer de perdre

Félix Houphouët-Boigny n'avait pas besoin d'attendre les résultats. Le matin du 12 avril 1959, à Abidjan, la question n'était pas de savoir qui allait gagner, mais combien. Combien d'électeurs mobilisés, combien de bulletins validés, combien de points de pourcentage pour afficher devant Paris la puissance d'un homme et d'un territoire.
Le scrutin qui s'ouvre ce dimanche-là n'est pas une élection. C'est une démonstration.

La Côte d'Ivoire bascule alors dans une période charnière. Le référendum de septembre 1958 a dit non à la rupture choisie par Sékou Touré, oui à la Communauté française voulue par de Gaulle. L'étape suivante est logique : se doter d'une Assemblée législative de cent membres pour gouverner un territoire désormais autonome, avant l'indépendance formelle que tout le monde sait imminente. La Constitution ivoirienne du 26 mars 1959 prévoit un Premier ministre investi par ce parlement. Il faut donc remplir le parlement.
Houphouët-Boigny l'a fait à sa manière, qui est celle d'un architecte et non d'un tribun.

Son Parti démocratique de Côte d'Ivoire — section du Rassemblement démocratique africain — n'est plus depuis longtemps un mouvement de combat. Depuis le tournant pragmatique de 1950, il s'est mué en appareil d'encadrement : comités de base dans les villages, alliances avec les chefs traditionnels, contrôle des syndicats, des associations de jeunes, des groupements de femmes. Les rivaux ont été absorbés ou marginalisés. Le terrain politique est nu.

La liste présentée en avril porte un nom sans équivoque : liste de l'union pour le développement de la Côte d'Ivoire. Cent noms, sélectionnés avec soin par la direction du parti — planteurs, fonctionnaires, représentants de chaque aire culturelle, quelques Français installés de longue date, garants de la philosophie de coopération prônée par le chef. Le scrutin de liste majoritaire à un tour sans panachage fait le reste : une liste, un résultat, aucun suspense.

Le jour du vote ne réserve aucune surprise, à la mesure d'une campagne qui n'en promettait pas. Sur 1 609 345 électeurs inscrits, 1 523 580 votent. Le taux de participation dépasse 94 %. Les bulletins blancs ou nuls s'élèvent à 1 256 sur l'ensemble du territoire. La liste d'union recueille 1 522 324 voix, soit 100 % des suffrages exprimés. Les cent sièges sont pourvus en une seule fournée, sans qu'une voix discordante vienne troubler l'arithmétique.

Ce score ne choque personne à Abidjan en 1959. Il est même perçu comme une réussite — preuve de l'efficacité du maillage militant, signal envoyé à Paris sur la solidité de l'ancrage populaire des dirigeants ivoiriens. La frontière entre l'appareil d'État naissant et le parti s'est depuis longtemps effacée, sans que cela scandalisât grand monde dans un contexte où la décolonisation organisée primait sur la compétition électorale.

L'Assemblée ainsi constituée investi Houphouët-Boigny Premier ministre quelques semaines plus tard, en remplacement d'Auguste Denise. Elle envoya ses représentants au Sénat de la Communauté française. Elle prépara, dans l'ombre, les textes de la Première République. Le 7 août 1960, quand l'indépendance est proclamée, les cent députés élus seize mois plus tôt se lèvent comme un seul homme. Aucune voix ne manque à l'appel.

Ce moment dit tout du modèle qui va s'installer pour trente ans : un chef, un parti, un État, un peuple officiellement uni. Le scrutin d'avril 1959 n'a pas produit une démocratie. Il a produit une légitimité — et c'est précisément ce qu'on lui demandait.